Je sors un peu du silence que m’a imposé le réel : il faut du temps pour écrire.

Le silence n’est pas toujours l’absence de mots, mais l’espace  où ils se décomposent dans l’usure et la chute. Ils n’ont plus rien à dire. Ou mentent. Ou tournent à vide. Alors le silence dans la plongée des sens, le corps dans la boue et les sons, dans la transmutation des couleurs : tâter les yeux fermés les parois pour avancer sans rien savoir de la recherche. S’informer avec la pulpe des doigts, à la respiration de ce qui entoure et permet de trouver le pas. Et le mot, s’il vient, aura bu au passage de l’informe les minuscules miracles du tâtonnement avant de nommer.

Enfin, oser nommer. C’est ce mot-là qui se rapporte à la vérité. Pas un prêt à nommer,  mais un mot nouveau, nouveau-né  fût-il banal ou antique. La maturation, le gestation du silence.

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Nour et la dernière pluie

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 la lumière que nous sommes, 

elle s’incline sur

ces bouffées de terre repue d’eau et de branches

l’hier et l’aujourd’hui

fleurant la charogne et les mystérieuses odeurs trempées de nuits et de champignons

 c’est moi avant moi, moi après moi

à cette heure où je m’en vais

dans le feuilletage de l’existence

dans la location du corps provisoire

l’eau creuse ses galeries

et je salue enfin le miracle du matin

ciel entre les branches

c’est à mon âge mon miel

comme quand l’enfant rit en courant

à l’appel du froufrou des feuilles

 presque nuages dans ma bouche je suis le vent

 mon frère mon ami, gouttes de rosée

sur ma vie

bue au soleil

trempée de pluie

je suis après d’autres le composte

au fond du jardin

où planent les ombres

entends

le reste des fruits dans la montagne molle

l’âcre l’acide se disputent

les cercles d’oiseaux piquent du bec

je renverse le verre

sur la soif de la terre

entends-tu rire les grains dissous

de la dernière pluie

L’auteur :

crédit photo : Isidor Lapin

Nourredine Ben Bachir :

psychiatre, il a publié de nombreux articles et essais dans sa discipline. Il vit à Thonon les Bains. On peut lire un extrait du Livre des visages sur la revue Possibles de Pierre Perrin

Nourredine Ben Bachir est l’auteur de Passer à autre choses (nouvelles, Eclectica, Genève 2010), Les mots de la nuit » (L’Harmattan 2023), et d’une oeuvre de théâtre mise en scène par les Allumeurs de Lune ( Compagnie qui a fait l’objet du film de Pierre Bécu, Jouer et Grandir – FOL )