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Ils disent « virtuel » comme on dirait « sans suite », « sans poids », « sans retentissement »,et l’on sent, sous ce mot commode, la vieille tentation d’absoudre à bon marché. Comme si l’écran, ce rectangle pâle, nous amputait soudain de nous-mêmes ; comme si l’on cessait d’être un être moral au simple contact d’un appareil. Ils le prononcent avec l’assurance tranquille de ceux qui veulent se persuader qu’il existe deux contrées : l’une noble, l’autre accessoire ; l’une vraie, l’autre presque. Mais qu’est-ce qu’un lieu où l’on pense, où l’on choisit, où l’on parle, où l’on console ou l’on meurtrit, sinon un lieu réel ? Depuis quand la vérité d’un geste dépend-elle de la matière qui le porte ? Une main peut frapper, une voix peut abaisser, un regard peut chasser ; et lorsque l’outil change, on feint de ne plus reconnaître la blessure, on la renvoie à une catégorie tiède, on la range dans un tiroir commode : « ce n’est que du virtuel ».

À quel moment, précisément, l’être se dédouble-t-il ? À quel moment cesse-t-on d’être soi, pour devenir autre parce qu’on a pris en main un téléphone, parce qu’on a laissé courir ses doigts sur une vitre ? Est-ce un autre cœur qui bat, une autre mémoire qui s’éveille, d’autres craintes qui remontent, d’autres désirs qui se trahissent ? Ce que nous écrivons n’est pas écrit par un spectre : c’est notre caractère, notre courage ou notre lâcheté, notre délicatesse ou notre brutalité, qui passent dans les phrases. L’écran ne forge pas nos intentions ; il les trahit. Il ne nous remplace pas ; il nous prolonge. Et prolonger, ce n’est pas effacer. On oppose le virtuel au réel comme on se ménagerait une issue, une échappée, une excuse prête à servir. On se donne le droit de mentir sans honte, de trahir sans fardeau, d’insulter sans remords, puis l’on hausse les épaules : « ce n’était pas la vraie vie ». Comme si la vraie vie se réduisait aux lieux où les corps se croisent et se heurtent. Comme si l’absence de peau annulait la présence d’une âme. Pourtant, les mots écrits demeurent, parfois plus longtemps que les mots prononcés. Ils se relisent. Ils reviennent. Ils s’incrustent. Ils fabriquent de la joie ou de la honte, ils creusent des gouffres ou dressent des passerelles. Et celui qui reçoit, lui, ne reçoit pas « du virtuel » : il reçoit une atteinte, ou une clarté.

Alors il faut risquer la question, celle qui dérange parce qu’elle oblige à se regarder : qu’essaie-t-on de protéger, lorsqu’on se réfugie derrière ce mot ? L’autre, que l’on vient de blesser, ou l’image de soi, que l’on voudrait sauver intacte ? Si l’on peut aimer à travers un écran, s’attacher, pleurer, trembler, attendre, espérer, se relever, pourquoi prétendre que la violence, elle, serait feinte ? Pourquoi la promesse serait-elle moins promesse, la trahison moins trahison, la dignité moins dignité ?

Peut-être le réel n’est-il pas d’abord une affaire de décor, mais de responsabilité. Peut-être le réel commence-t-il là, exactement, où l’on consent à ceci : ce que je fais à l’autre, même à distance, je le fais réellement. Et si cela est vrai, alors l’écran n’est pas un alibi ; c’est un miroir. Et ce miroir, qu’on le veuille ou non, nous interroge avec une dure douceur : qui es- tu, lorsque personne ne peut te regarder dans les yeux ?

Nataneli est journaliste indépendante et auteure. Elle écrit pour la presse nationale et régionale (Occitanie et Corse), où elle signe articles, chroniques, tribunes et éditoriaux. Parallèlement, elle développe un travail littéraire entre essai et prose, mêlant poésie et philosophie. Elle a publié Poison & Antidote (Éditions Aparis), un essai consacré au « tout à l’ego », ainsi que Confidences de saisons (Bookelis, ISBN 979-10-424-1344-6), un recueil de nouvelles et de poésies autour du temps et de ses métamorphoses. Un roman, une nouvelle et un nouveau recueil sont programmés pour 2026.

Bibliographie

Ouvrages : Poison & Antidote (Éditions Aparis) ; Confidences de saisons (Bookelis, ISBN 979-10-424-1344-6).

Revues : Le Pan poétique des Muses, La Règle du jeu, Embarquement poétique, La Page Blanche, Possibles, Couleur Lauragais, Lou Païs
Presse nationale francophone : Le Point, Alliance Magazine, Marianne, actu.fr, Tribune Juive.
Presse régionale : La Dépêche, Ouest-France, Midi Libre, Le Journal d’ici, Corse-Matin.