Werner LUTZ
Les murs sont en marche
Traduit de l’allemand (Suisse) par Natacha RUEDIN-ROYON
Peintures de Laurent DELAIRE
PO&PSY princeps, 88 pages, 15 €.

Les murs sont en marche, troisième recueil de poèmes de Werner Lutz paru en 1996, est un carnet de croquis ouvert. Dans des observations courtes et concises, le poète suit les choses insignifiantes de l’existence et les condense en images et en réflexions. Ces fragments de texte dont les points de rupture restent non lissés apparaissent comme les reliques d’un seul poème morcelé.

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Silences

de temps moulu très fin

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Bien loin encore des jours plus obscurs

à fraterniser toujours avec mille insouciances  

à poursuivre ce dialogue avec l’instant

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L’un rit défiant les ténèbres

l’autre mâchonne de l’ail espérant l’éternité

un autre encore par chez lui convie la mort

dessous son parapluie

*

Des pieux fichés de guingois

des jours épluchés taillés pointu

et ce léger parfum de résine

*

Trop tôt encore pour oser quoi que ce soit

pense le vieux qui m’habite

*

Nulle inscription nulle fioriture

juste des collines collines de terre collines de pierre

et si peu d’eau

*

Noué à l’espalier les vers d’un poème

rien d’autre

*

Inspirer la poussière de ses propres désirs

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Bientôt viendra l’action de grâces puis le café

et l’oubli badigeonné de beurre

*

Personne ne te verra

lancer le bras

pour happer la pénombre

*

Des noms

cette fine couche de cendres sur leurs braises

des noms

qui vous mordent de leurs dents de rats

*

Allons prendre dans nos filets l’eau trouble des jours

passer un chiffon sur le monde collé aux carreaux

balayer les pas dans le caniveau

peigner des branches des arbres tous les oiseaux

mettre de côté nos mains oublier de respirer

allons oublier

*

Tout d’abord faire le contraire

mourir c’est pour après

*

Parfois je me mâche moi-même

me cale entre mes propres dents

je garde les morceaux les plus coriaces pour plus tard

*

Si ça se trouve

l’enfer est un immense brasier

tous les possibles inexplorés crochés

au-dessus des fumerolles

*

Se pourrait bien que ces lignes prennent la rouille

avant que quelqu’un ne les lise      

* * *

L’auteur

né en 1930 à Wolfhalden, dans le canton d’Appenzell, en Suisse orientale, cadet des cinq enfants d’une famille de petits paysans et de tisserands de soie, il travaille dans la petite entreprise familiale, puis suit une formation de graphiste à Saint-Gall. Il travaille à Bâle comme graphiste qualifié, puis à Binningen où il restera jusqu’à sa mort, en 2016. C’est là qu’il commence à écrire des poèmes, qui seront publiés en 1955 dans la revue allemande Akzente puis dans des anthologies.
Dans les années 70, il se met également à peindre et à dessiner.

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Peu enclin à paraître en public, il lui faudra attendre vingt ans pour voir publier son premier recueil Ich brauche dieses Leben (Suhrkamp, Francfort 1979). Deux autres recueils paraîtront chez Ammann, à Zurich : Flusstage en 1992, et Die Mauern sind unterwegs en 1996.L’essentiel de l’œuvre de Werner Lutz (surtout de la poésie et quelques textes en prose) est édité par Waldgut Verlag, une maison d’édition basée en Suisse orientale.

La traductrice

vit en Suisse orientale depuis 2007. Elle a commencé par étudier le polonais et le russe avant de s’orienter vers latraduction.
Elle s’est formée à Angers, puis à Germersheim (Allemagne), oùelle a rédigé aussi une thèse sur les lieux de mémoire partagés dans desœuvres choisies d’auteurs allemands et polonais.
Elle traduit essentiellement de l’allemand, en particulier de la poésie : L’érable contre la maison de Manfred Peter Hein (alidades), Sous le genévrier de Nadja Küchenmeister (Cheyne) ainsi que des choix de poèmes de Werner Lutz pour les revues Europe, Viceversa Littérature et Rehauts.