.

Rencontré au marché de la poésie de Lille en décembre dernier, Florent Toniello m’a offert le recueil qu’il venait de traduire dans une langue européenne « minoritaire : le luxembourgeois (appelé Lëtzebuergesch) est parlé par environ 400 000 à 500 000 locuteurs natifs, vivant au Luxembourg1, mais aussi dans les régions frontalières de la Belgique, de la Allemagne et de la France.


Dérivant des dialectes germaniques parlés dans la région depuis le Haut Moyen Âge, cette langue appartient à la famille des langues germaniques, plus précisément au groupe du francique mosellan.Longtemps considéré comme un simple dialecte allemand. Il devient langue nationale officielle en 1984 au Luxembourg et il est désormais enseigné à l’école.

De la même manière qu’il importe de retrouver et faire vivre les langues régionales de France – corse, picard, breton, occitan, nissard … – constitutives de notre identité, il me semble intéressant de rencontrer les langues peu parlées de notre communauté plus large – et aussi ancienne : cette Europe unie si nécessaire dans un monde étrangement bousculé par la violence, et qu’il faut protéger. Cette traduction du recueil de poésie du grand voyageur Nicolas Bouvier est une pierre dans la reconnaissance et la construction de notre identité multiple et complexe.

C’était hier

plage noire de la Caspienne

sur des racines blanchies rejetées par la mer

sur de menus éclats de bambou

nous faisions cuire un tout petit poisson

sa chair rose

prenait une couleur de fumée

Douce pluie d’automne

cœur au chaud sous la laine

au Nord

un fabuleux champignon d’orage

montait sur la Crimée

et s’étendait jusqu’à la Chine

la vie était si égarante et bonne

Ce midi-là

que tu lui as dit ou plutôt murmuré

«  va-t’en me perdre où tu voudras »

Les vagues ont répondu « tu n’en reviendras pas »

Trébizonde, 1953

Dat war gëschter

schwaarz Plage um Kaspesche Mier

op ausgebleechte Wuerzelen, déi vun de Wellen ugeschwemmt goufen

op ganz klenge Bambusspläiteren

hu mer e ganz klenge Fësch gebroden

säi rosat Fleesch

krut d’Faarf vum Damp

Duuss Reendrëpsen am Hierscht

d’Häerz am Waarmen ënnert dem Läilech

am Norden

goung iwwert der Krim

e fantastescht Huffeisen op wéi schonn en Donnerwieder

an ass gewuess bis a China

Deen Nomëtteg

war d’Liewen esou ofweeëg a gutt

datt s de him sos oder éischter gepëspert hues

„Dajee, maach, datt ech do verluer ginn, wou s du et wëlls »

D’Wellen hu geäntwert: „Vun do kënns de net erëm »

Trébizonde, 1953

1 – Aujourd’hui, le pays est trilingue : luxembourgeois (langue nationale, utilisée à l’oral, dans la vie quotidienne et récemment standardisée), français (administration et droit), allemand (médias et presse)