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Anne-Lise Blanchard – Florence Saint-Roch – Andrea Moorhead – Alain Marc – Flavia Garcia – Anne-Marie Jorge Pralong-Valour – Claude Bugeia – Xavier Bordes – Murielle Compère-Demarcy – Lucilla Trapazzo (trad. Marilyne Bertoncini) – Léa Cerveau – Christine Durif-Bruckert – Claudine Bertrand.
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Anne-Lise Blanchard
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Nous avons soif dans la nuit
des explosions sonores
profondes d’un orgue
qui chante la cathédrale du vivant
la touche rouge d’une coccinelle
sur la page
le passage flamboyant d’un écureuil
l’ombre mauve des crépuscules
méridionaux
résonne dans le silence gris
l’éclat jaune du dahlia
dans l’intimité se déchaîne
le bleu d’une trop grande joie
qu’en leur creux retiennent nos mains
et derrière nos paupières conque
inviolée nous contemplons
le don déposé
par la marée des saisons.
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Florence Saint-Roch
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mains vides
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nos mains sont vides
(perdues les offrandes
remisées les suppliques)
qu’importe
soir après soir
quand les derniers feux
rencontrent le bleu
on s’efforce
on creuse le souvenir
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le rouge alors s’oublie
rejoint le violet
paisible il tutoie l’au-delà
(à ce qu’on nous dit)
on ne sait plus vraiment
ce que cela signifie
mais infatigables on cherche
voudrait parvenir
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à la limite du visible
la couleur tremble s’éteint
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sur fond d’obscurité
l’immense blanc
grandit en nous
fait notre nuit
sa blessure nous rappelle
comme on est vivants
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Andrea Moorhead
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Conte
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Parmi les fibres de laine se trouvent
des plumes de pinsons et d’hirondelles
elle a mis des carrés de crochet
contre le vent du nord
un tricot d’enfant pour protéger
une forme frêle sous les plumes
douce nuit après un si long voyage
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Le lendemain elle a cueilli des fleurs
pour décorer les dernières pages de son livre
mystère des larmes au fond des plumes
des boules de soleil et des tiges de comète
qui se mêlent aux remous de l’encre
des coquelicots et des marguerites sauvages
sur la rétine du jour
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Du silence sous les fibres de laine
du silence sous le duvet des pinsons
tout s’envole à l’aurore boréale
sous des rafales de neige
les pages encore chaudes.
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Alain Marc

sur le tableau « Soir d’Argentine » de Valérie Desaintfuscien
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Flavia Garcia
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Déclinaisons du blanc
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(sérac n.m.
bloc de glace de grande taille
formé par la fracturation d’un glacier)
le blanc
loge à la racine du point de fuite
là où bruit et lumière
dérivent à larmes égales
la hantise des jaunes pâles
superposés
une vive splendeur
au goût d’infini
je frôle le solstice d’hiver
du bout de l’œil
un miracle
papier de soie froissé
l’imprévisible délicatesse
devient mot devient poème
au creux du sérac
fleur de givre
suspendue à la paupière
le ciel sans étoiles
brûle encore
lieu de passage où je palpe
les contours de la beauté
Anne-Marie Jorge Pralong-Valour
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Chinatown à Bangkok
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Nuit blanche
plus brillante que l’or déversé à l’envi des vitrines
plus sombre que le blues échappé des gargotes
Nuit sans sommeil
Les cœurs battent sur les trottoirs trempés de mauve d’orange de rouge
C’est un feu d’artifice sans ciel
au ralenti des rues violettes roses et mauves
Un clignotement de paradis au rythme des grésillements de néons fatigués
Une éclaboussure d’idéogrammes de flammes électriques
Une lumière chaude qui endort d’un œil le chat noir
sur les genoux d’un bouddha hilare
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Claude Bugeia
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Bleu
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C’est un ciel lumineux sur les champs de lavande
Ou la mer s’étendant en rade de Cézanne
Que le vent a lavés de toute impureté
C’est un grand champ de lin ondulant au soleil
Et ce sous-bois moussu perlé de myosotis
C’est un village breton au détour du chemin
Les massifs d’hortensias et les grands céanothes
Y camouflent les portes devant de courts jardins
Où poussent des agapanthes jaillissant de lumière
Les volets y sont comme les yeux des maisons
Que la chaux naturelle a fardées de blanc frais.
Francs sont ses habitants au teint brun, burinés
Et aux vareuses sombres d’indigo défraîchi
Ce sont ces hommes libres, arpentant le Hoggar,
Dansant à la veillée au son doux de l’imzad
Qui vibre sous les doigts des femmes seulement
Ce sont tes yeux limpides et pétillants dans l’ombre
C’est le matin enfin qui vient après la nuit
Tout chargé de promesses dans son bleu permanent.
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Xavier Bordes
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L’Ombre Gardienne 11.
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Le rideau violet du crépuscule
tombe sur l’oiseau qui sanglote
au dernier étage du cèdre
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Son ventre blanc palpite
en forme de coeur inversé
On dirait là-haut qu’il respire
chaque nuage erratique
dont sont fleuris les jardins du ciel
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Irréel comme tous les oiseaux
ce pourrait être le Peng du conte
tel que peint jadis en un tableau perdu
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Murielle Compère-Demarcy
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Au cœur de la couleur – Fiat lux
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Chaos relève-toi —
Projette ta lumière crue
Tes pigments fauves
Immerge le monde
dans la toile effusive
de tes ombres
ensanglantées
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Chaos renverse-toi —
la couleur t’expulse
Fiat lux au cœur
de ta douleur
Lacère les leurres dociles
Déchire les paix factices
Réveille à vif
les miroirs serviles
Cabre-toi, griffe, éclate
Gratte la peau
des consentements immobiles
Provoque la mort,
Embaume ses ruines
Plante ton cri dans la toile,
Ouvre la faille
au brasier primitif
Fais hurler l’invisible
Soulève —
Rouvre la chair du monde
Fais saigner sa lumière
Qu’elle se souvienne
d’être née et de vivre
Force l’aube à vibrer,
crier
Vois surgir, nu,
Ce qui n’osait exister
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Lucilla Trapazzo
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Prima del buio
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dipingo le stanze con ogni colore.
Di verde mi tingo i capelli alla faccia di Dalton
è arancio il colore vociante del dito sul foglio
nel giallo il mattino risplende di grano e di sole
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I am ready
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Di bianco di neve rivesto il ricordo del rosso
concluso. Col bruno corvino di spessa corteccia
serro il mio derma – vietato l’ingresso –
trangugio strisce di terra di Siena e nebbia di pietra
piegando e spiegando il pensiero
con lingua legata
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I am ready
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Un giorno improvviso mi accade l’azzurro
di vetro. Mi afferra. M’ingoia.
Tutto il mare è già goccia racchiusa.
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I am fine
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Avant la nuit,
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Je peins les pièces de toutes les couleurs.
De vert je me teins les cheveux, tant pis pour Dalton,
orange la couleur du bruit de mon doigt sur le papier
dans le jaune, le matin resplendit de blé et de soleil.
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I am ready
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De blanc neige, je revêts le souvenir du rouge
éteint. Du brun corbeau d’une écorce épaisse,
j’enserre mon derme – entrée interdite –.
J’engloutis des raies d’ocre de Sienne et de brouillard de pierre,
pliant et dépliant ma pensée,
la langue nouée.
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I am ready
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Un jour bruquement surgit l’azur
du verre. Il me saisit. Il m’avale.
Déjà toute la mer est contenue dans une goutte. I’m fine
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Léa Cerveau
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Bruit blanc
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Tous les bruits du monde vivent dans ton silence
Blanc c’est la couleur du son de ta voix
Celle des mots tus
De nos regards en chien de faïence
Tiens, tu vois
Blanche et froide la faïence !
Blancs et froids les chiens !
Blanches et froides les nuits, les lunes
Les heures, les larmes sur mes joues glacées !
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Tous les bruits du monde sont contenus dans un incessant brouhaha
dont je ne distingue que l’écho par vagues successives
Trop occupée à attendre que tu daignes enfin dire quelque chose
J’écoute mais je n’entends rien d’autre que l’absence
Le vide
Un puits sans fond dans lequel tombent tous les autres puits sans fond
Une sempiternelle chute verticale
De la même couleur que le bruit du néant
Celle-là même qui contient toutes les autres couleurs jusqu’à n’en faire qu’une – aveuglante et sacrée
Un bruit blanc perpétuel duquel parfois s’échappe
En ondes précieuses
Presque inaudibles
Le bruit
Le bruit tu vois
Aveuglant et sacré
De ma propre voix.
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Christine Durif-Bruckert
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L’origine du monde (Gustave Courbet)
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Elles disent.
Sans fracas, elles parlent
Elles disent.
S’entrelacent
A d’impossibles formes, en fuite de l’ombre.
Elles bousculent les reflets de l’œil
A contrepied des censures.
Se cherchent cherchent la brèche
Dans l’écriture chaude
Des bruns et des blancs sauvages
Un moment d’abandon à la
Pureté de ces bouts d’étoffe bleutés
Que tisse l’origine.
Au centre, la tâche
D’un noir absolu
Rattrape mes mots
Astre vibrant
Trou dans le silence.
Mon regard lâche
Le corps s’échappe
Il suinte, exsude, déborde.
Le vertige encore
Il file
File le temps
Fil rouge
Bute scande le destin.
Être là devant ce corps comme le ciel est là
Au-dessus des rivières
Dans la tendresse infinie d’une clarté née de l’informe.
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Claudine Bertrand
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Odeur de couleurs
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Ah! Comme la neige a neigé
Ma vitre est un jardin de givre
Nelligan
Neige sur neige
feuilles surnageant
s’envolent tel l’oiseau
avec l’audace
de déchirer l’obscurité
Feuilles rouges jaunes
tapissent la surface blanche
murmure vent de liberté
depuis ma fenêtre
tracé d’un chemin nu
Retrouver la neige d’antan
avalanche d’engelures
frissons de colline
des flocons dansent
sous un ciel ivre
l’encre coule à flot
sur page immaculée
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