Damnatio memoriae (condamnation à l’oubli) : c’est le nom donné par les historiens du 17ème siècle aux condamnations post-mortem de l’antiquité romaine qui consistaient à effacer toute trace écrite ou visuelle du personnage politique qu’elle frappait, pour en anéantir le souvenir.

Ce texte – portant pour sous-titre « la damnation de l’effacement », était publié en édition originale limitée au Petit Véhicule, préfacé par Laurent Grison* accompagné de la reproduction des photos d’une recherche , intitulée Amalgames, de Florence Daudé – avec qui j’avais déjà réalisé un autre livre de poèmes et photos, Aub’ombre .

Il était devenu introuvable… or, il s’agit d’une réflexion bien actuelle sur les différentes causes de disparition de la mémoire individuelle ou historique qui accompagne une performance dans laquelle la lecture se superpose à la vidéo réalisée par Florence Daudé à partir de ses photos, et à la musique composée par Marc-Henri Arfeux pour ce projet.

Il m’a semblé important de rendre de nouveau accessible ce texte, qui touche une population de plus en plus grande, qui par son vieillissement souffre des pertes de mémoire dues à l’âge ou la maladie, mais aussi aux peuples auxquels les « fake news », les omissions, les torsions des faits et autres manipulations accélèrent la perte de leur mémoire collective. Je remercie David Giannoni – créateur de maelstrÖm, une maison d’édition belge au souffle résolument expérimental – de l’avoir accueilli dans la collection des « booklegs », née début 2005 fruit de la collaboration avecAntonio Bertoli.

Afin de rendre palpable le trouble lié au processus à l’œuvre dans la perte de mémoire, qui n’est pas simple effacement, mais mouvements semblable aux déplacements de terrains – glissements, effondrements de cavités, éboulements, chutes de blocs rocheux, coulées de boue… par lesquels la géographie d’un lieu se transforme – la mise en forme du texte joue sur plusieurs plans: la réflexion (en caractères maigres) suit un fil continu, interrompu par des insertions de fragments du texte, en caractères gras qui, par condensation, inversion, déplacement, perturbent la réflexion initiale, constituant un deuxième texte – les deux superposés formant le troublant portrait d’une mémoire qui défaille.

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Le poème se lit, selon moi, à quatre niveaux, comme autant de strates mémorielles enchevêtrées :
le texte noir en maigre
le texte noir en gras qui s’intercale entre les mots du premier
le texte en rouge déjà évoqué (ici en gris)
le blanc de la page
On peut, certes, les appréhender séparément ; mais ces quatre éléments sont si intimement liés qu’il est préférable de les saisir par la vue comme un tout, ce que notre cerveau forgé par la culture occidentale nous recommande d’ailleurs inconsciemment de faire. J’ajoute que le mot « tout » apparaît une vingtaine de fois dans le livre, ce qui indique sans doute sa valeur pour l’autrice. Et Marilyne Bertoncini le souligne par l’entrechoquement de références croisées qui traversent l’histoire comme une totalité : des grottes ornées (Chauvet, Altamira, page 11) au cinéma (Roma de Fellini, page 22 ; les bobines inflammables en nitrate de cellulose des films anciens, page 23)… La superposition, l’alternance, l’imbrication, l’assemblage construisent ainsi un seul et même objet textuel (…)

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Dans la mise en forme du texte, les mots ne sont pas simplement dispersés, ils semblent avoir glissé, chuté, se détacher de leur phrase d’origine comme après un effondrement de terrain.

Les fragments en gras deviennent presque des blocs rocheux : ainsi dès la première page, « absence », « futur », « ce qui fut », « détruit ». Ils émergent de la trame plus légère comme des couches géologiques remontées à la surface. Le texte principal continue d’exister, mais il est déformé, interrompu, parfois rendu illisible par ses propres résurgences.

Chaque page donne à voir deux temporalités simultanées : celle du discours continu, qui tente encore de reconstruire, et celle de la mémoire qui se défait, qui ne garde plus que quelques mots plus lourds, plus sombres, plus insistants.

L’effet ressemble moins à une disparition qu’à une tectonique du langage : glissements, fractures, affaissements, remontées partielles. La mémoire n’est pas effacée ; elle devient stratifiée, trouée, déplacée.

C’est d’ailleurs exactement ainsi que le livre est présenté : la réflexion « en caractères maigres » est interrompue par des fragments en gras qui, par « condensation, inversion, déplacement, perturbent la réflexion initiale », créant un second texte superposé ; l’ensemble compose en effet « le troublant portrait d’une mémoire qui défaille ».

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