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Luigi Carotenuto (trad. Irène Duboeuf) – Flore Iborra – Jean-Christophe Ribeyre – Brigitte Besos – Jean-Michel Sananès – Viviane Ciampi – Nancy Reich Lange – Valérie Canat de Chizy – Albertine Benedetto – Raphaël Monticelli – Francis Gonnet – Gili Haimovich (trad. Marilyne Bertoncini) – Choupie Moysan –
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Luigi Carotenuto (trad. Irène Duboeuf)
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Tu joues avec des couleurs émoussées
des restes d’arc-en-ciel
tu fouilles dans les grandes boîtes
tandis que par la verrière
se penche l’été
doré.
Enfant,
tu n’as pas idée
de tout le bien qui nous attend,
– dans le soleil il n’y a pas d’incertitude
les ruines sont des coquillages
ouverts
des fleurs écloses
des mains offertes
pour recevoir la lumière.
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Flore Iborra
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Le drap bleu
pendu
entre deux arbres
annonce le ciel
dans le jardin farouche
défendu par les ronces
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céleste
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il se balance
indifférent
aux insectes
éblouis
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le drap bleu oscille
frémit de sauterelles
et de papillons épinglés
fleurs volantes
pareilles à des nuages
que colore la lumière.
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Jean-Christophe Ribeyre
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Tout m’est poésie
et tout m’est solitude :
un seul et même remuement.
Je sais peu de choses,
peu de choses
me parviennent encore,
mais je tâche de faire silence chaque jour
devant la marée des fleurs des champs.
Je ne vois rien d’autre
qu’aimer et accueillir,
le temps de la contempler,
cette avalanche de l’été qui vient.
Cela ne me sauvera pas,
ne me rendra pas meilleur, je le sais,
j’aurai simplement essayé de fleurir moi aussi,
à ma façon d’être humain sans couleur,
dans la grande insurrection.
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Brigitte Besos
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Couleur Lilas
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L’eau de pluie descend du ciel mauve
Sous les violettes de l’orage
Et déjà le jardin se poudre de nuages…
Des étoiles ruissellent au bord des tiges bleues !
Tournoiements en vertige de bals à l’ancienne
Au milieu des tonnelles perlées de reflets… !
La gloriette navigue jusqu’au bord du ciel
Sous des arceaux de pampres roses au goût de miel…
Les lilas blancs et parme entrouvrent leurs ombrelles :
Passent des oiseaux-fées aux yeux de merles …
L’Azur se rit à gorge déployée
Au bord des treilles en terrasses et maisons de poupées !
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Sous la dentelle des jours heureux
Des lilas en cascades
Arabesquent le ciel …
… Partout circule la vie des sèves
Sous le sourire des fleurs !
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SANANES Jean-Michel
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Un jour je serais équation interrompue
une note blanche étreinte par le silence
que dissout l’arc-en-ciel
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Où vais-je perdu dans cette agitation des palettes
quand le noir et le rouge percutent le chaos ?
Munch, dis-moi,
quelle est la couleur du cri ?
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Pourquoi le bleu a-t-il la texture névrotique
d’une société à l’anxiété viscérale,
où chaque cœur bat son propre blues ?
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Dis-moi pourquoi, dans le noir des nuits,
l’attente rouge de l’aurore agite les cormorans ?
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Pourquoi, à la fête rouge des corridas,
l’œil du taureau prend la pâle couleur
de la peur et des nuages ?
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Pourquoi le jaune des folies
a-t-il l’odeur d’une enfance ?
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Je ne veux pas d’une vie pastel,
pas finir les doigts coincés
dans la douleur d’un désir incolore.
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Devrais-je oublier qu’à trop brusquer le rouge,
le noir sanglote des mélodies d’ivoire ?
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Oublier la couleur ciel
d’un exil de sel et de sang
qui efface une enfance d’encre pâle.
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Viviane Ciampi
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Pureté de la chute
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L’hiver c’est neige
souviens-toi d’y tomber
quand tout bat tout bout
tout bute sur la lumière.
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Espace pointillé voitures de givre
tout le blanc s’imprime dans l’œil
tout l’œil au service du blanc
du blabla-blanc du monde
blabla-blanc qui balbutie qui blanc bave
balaye la nuit de ses fracas
des bouches béantes
blanchisseuses du temps.
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Tout l’aveuglant ici filtré.
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C’est ramdam c’est vortex
tu tombes elle tombe
tu tombes elle tombe
tu tombes elle tombe
dès que neige ‒ déjà ‒ c’est fleur,
dès que fleur c’est moins la mort.
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Nancy Reichl Lang
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Résurgence du vert
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le vert inonde
sature l’espace
à marcher le chemin de lumière verte
sa bénédiction bue à la lie
de retour
pétales chamarrés
oiseaux courtisans
prolifération des appels
apprentissage de l’envol
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nous gens du Nord célébrons le son et la couleur
nous avons eu l’hiver entier pour explorer le dénuement
les arbres réduits à leur plus simple forme
délicates silhouettes déshabillées
leurs frêles longs doigts de bois
branches effeuillées presque invisibles dans l’espace
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l’hiver entier pour explorer le silence
le signal des pas assourdi de cotonneuse blancheur
terre endormie à rêver les coloris des plantes à venir
sous la neige ce grand manteau étalé sur l’horizon
estompe les formes les sons
engloutit défauts et beauté
dans l’oubli
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au printemps
une verte luxuriance remplit l’espace de conviction
sève porteuse de possibilité
de nous réinventer
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Valérie Canat de Chizy
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Envolée
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Donner de la joie à la voix
la modeler la travailler
nuances vertes reflets cuivrés
les sons graves aigus
les vibrations de la gorge
perçues du bout des doigts
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suivent les teintes primaires
bleu jaune rouge
mélangés au pinceau
avec un peu d’eau
déposés sur la feuille
préalablement mouillée
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le orange éclate en rouge-gorge
le chant s’élève crescendo
ondulation des lèvres
au rythme des syllabes
jusqu’à l’envolée
de toutes les couleurs
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Albertine Benedetto
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C’est la maison du grand dedans
les doigts parfaits et minuscules
se tournent vers la lumière
agrippent les rayons
enfance tournesol
le sein soleil tout rond
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plus tard tu cries
les portes claquent
tu vois rouge
maison cramoisie résonne
d’une musique sauvage
les appels du grand large
fendent les murs tranquilles
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plus tard il fait bleu
les ombres pressent le pas
sur les collines vineuses
la maison regarde l’ouest
elle parle avec le vent
tu dis c’est ici
c’est ma maison
ceux d’ailleurs sont bienvenus
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plus tard encore
arrive le blanc
la maison se pelotonne fait le gros dos
contre les vents du nord
leur glace pénètre les os
on ne sait pas quand
et c’est ça qui est beau
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Raphaël Monticelli
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OUVRE-MOI CETTE PORTE (extrait)
Pour Angelo Bagnasco
II
Donne-moi cet espace rude
ivoire nid où les doigts se déchirent
derrière le tremblement des voiles d’eau
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ils laissent un fouillis de saisons
des traces d’épines et de ronces
des brassées d’herbes et de fleurs
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la corne des fruits l’hésitation des feuilles le lamento des
branches l’hiver
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dans le laboratoire intime des couleurs remue du monde ce souvenir purifié quand les formes s’estompent
(Tiré de Ouvre-moi cette porte, Colophonarte ed. Belluno, 2001. Repris dans Autres Ailleurs, la Rumeur libre ed. 2023)
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Francis Gonnet
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Couleurs d’absence
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On voudrait que la neige retienne la couleur d’un sourire, qu’une étincelle ne soit simple reflet. Mais derrière une poussière d’étoile, paraît ce visage brouillé d’absence − cendres d’ombre brûlées de silence, comme pétales tombés du cœur.
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On attend comme un signe, le souffle bleuté d’un oiseau, le murmure de l’arbre où niche un parfum de vent.
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À l’entame du jour, les couleurs restent incertaines, mais le vent vient inciser le ciel, et plus rien ne contrarie l’horizon.
D’une simple parole, renait le bleu d’une timide espérance.
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Gili Haimovich (trad. Marilyne Bertoncini)
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The Gray Area
A cry followed me like a cloud,
like a swarm of ants,
coming all the way from Lahe.
The sun couldn’t cure me,
not even when it sprinkled silver
on the gray rocks, hair and cold water
of the dormant, waveless, docile Baltic Sea.
How we clung to believing its peacefulness.
Yet I had the ambition to spread like sunrays
to Tartu, Haapsalu and Narva.
Not knowing which (or for which) side we’re swimming on.
I never let more than my toe in the water near you
so you won’t see I’m drowning
in my self-hatred.
La Zone Grise
Un cri me poursuivait comme un nuage,
comme une colonie de fourmis,
venant jusqu’ici depuis Lahe.
Le soleil ne pouvait rien pour moi,
même lorsqu’il saupoudrait d’argent
les rochers gris, les cheveux et l’eau froide
de la mer Baltique dormante, immobile, docile.
Nous faisons tant d’efforts pour croire en sa paix.
Pourtant, j’aspirais à m’étaler en rayons de soleil
vers Tartu, Haapsalu et Narva.
Ne sachant ni de quel (ni pour quel) côté on continue de nager.
Jamais je n’ai mis plus qu’un orteil dans l’eau près de toi
afin que tu ne voies pas que je me noie
dans la haine de moi-même.
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Choupie Moysan
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Dispersion de pigments
renaître de « ces » cendres
peindre la vie
*
Ciel gris de payne
l’imploration des branches
un corbeau fait tache
*
Les rouges disséminés
prennent des teintes brunes
jours tristes
*
Pour les feuilles vineuses
l’allée trop étroite
ébriété d’automne
*
Sur l’eau
les feuilles du liquidambar
la mare ensanglantée
*
Les pommes de Cézanne
bien vertes avant le tableau
mûrissement
*
Corps secs dents noires
elles ruminent leur chique
photo jaunie d’Indochine
*
à presque plus de jour
les couleurs s’estompent
où poser les ombres
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