Tu joues avec des couleurs émoussées

des restes d’arc-en-ciel

tu fouilles dans les grandes boîtes

tandis que par la verrière

se penche l’été

doré.

 Enfant,

 tu n’as pas idée

 de tout le bien qui nous attend,

– dans le soleil il n’y a pas d’incertitude

 les ruines sont des coquillages

 ouverts

 des fleurs écloses

 des mains offertes

 pour recevoir la lumière.

Le  drap bleu

pendu

entre deux arbres

annonce le ciel

dans le jardin farouche

défendu par les ronces

céleste

il se balance

indifférent

aux insectes

éblouis

le drap bleu oscille

frémit de sauterelles

et de papillons épinglés

fleurs volantes

pareilles à des nuages

que colore la lumière.

Tout m’est poésie

et tout m’est solitude :

un seul et même remuement.

Je sais peu de choses,

peu de choses

me parviennent encore,

mais je tâche de faire silence chaque jour

devant la marée des fleurs des champs.

Je ne vois rien d’autre

qu’aimer et accueillir,

le temps de la contempler,

cette avalanche de l’été qui vient.

Cela ne me sauvera pas,

ne me rendra pas meilleur, je le sais,

j’aurai simplement essayé de fleurir moi aussi,

à ma façon d’être humain sans couleur,

dans la grande insurrection.

Couleur Lilas

L’eau de pluie descend du ciel mauve

Sous les violettes de l’orage

Et déjà le jardin se poudre de nuages…

Des étoiles ruissellent au bord des tiges bleues !

Tournoiements en vertige de bals à l’ancienne

Au milieu des tonnelles perlées de reflets… !

La gloriette navigue jusqu’au bord du ciel

Sous des arceaux de pampres roses au goût de miel…

Les lilas blancs et parme entrouvrent leurs ombrelles :

Passent des oiseaux-fées aux yeux de merles …

L’Azur se rit à gorge déployée

Au bord des treilles en terrasses et maisons de poupées !

Sous la dentelle des jours heureux

 Des lilas en cascades

 Arabesquent le ciel …

… Partout circule la vie des sèves

Sous le sourire des fleurs !

                   

Le noir est le refuge de la couleur – Gaston Bachelard – composition numérique mbp

Un jour je serais équation interrompue

une note blanche étreinte par le silence

que dissout l’arc-en-ciel

Où vais-je perdu dans cette agitation des palettes

quand le noir et le rouge percutent le chaos ?

Munch, dis-moi,

quelle est la couleur du cri ?

Pourquoi le bleu a-t-il la texture névrotique

d’une société à l’anxiété viscérale,

où chaque cœur bat son propre blues ?

Dis-moi pourquoi, dans le noir des nuits,

l’attente rouge de l’aurore agite les cormorans ?

Pourquoi, à la fête rouge des corridas,

l’œil du taureau prend la pâle couleur

de la peur et des nuages ?

Pourquoi le jaune des folies

a-t-il l’odeur d’une enfance ?

Je ne veux pas d’une vie pastel,

pas finir les doigts coincés

dans la douleur d’un désir incolore.

Devrais-je oublier qu’à trop brusquer le rouge,

le noir sanglote des mélodies d’ivoire ?

Oublier la couleur ciel

d’un exil de sel et de sang

qui efface une enfance d’encre pâle.

L’hiver c’est neige

souviens-toi d’y tomber

quand tout bat tout bout

tout bute sur la lumière.

Espace pointillé voitures de givre

tout le blanc s’imprime dans l’œil

tout l’œil au service du blanc

du blabla-blanc du monde

blabla-blanc qui balbutie qui blanc bave

balaye la nuit de ses fracas

des bouches béantes

blanchisseuses du temps.

Tout l’aveuglant ici filtré.

C’est ramdam c’est vortex

tu tombes elle tombe

tu tombes elle tombe

tu tombes elle tombe

dès que neige ‒ déjà ‒ c’est fleur,

Résurgence du vert

le vert inonde

sature l’espace

à marcher le chemin de lumière verte

sa bénédiction bue à la lie

de retour  

pétales chamarrés

oiseaux courtisans

prolifération des appels

apprentissage de l’envol

nous gens du Nord célébrons le son et la couleur

nous avons eu l’hiver entier pour explorer le dénuement

les arbres réduits à leur plus simple forme

délicates silhouettes déshabillées

leurs frêles longs doigts de bois

branches effeuillées presque invisibles dans l’espace

l’hiver entier pour explorer le silence

le signal des pas assourdi de cotonneuse blancheur

terre endormie à rêver les coloris des plantes à venir

sous la neige ce grand manteau étalé sur l’horizon

estompe les formes les sons

engloutit défauts et beauté

dans l’oubli

au printemps

une verte luxuriance remplit l’espace de conviction

sève porteuse de possibilité

de nous réinventer

Naissance du bruit vert – photo mbp

Envolée

Donner de la joie à la voix
la modeler la travailler
nuances vertes reflets cuivrés
les sons graves aigus
les vibrations de la gorge
perçues du bout des doigts


suivent les teintes primaires
bleu jaune rouge
mélangés au pinceau
avec un peu d’eau
déposés sur la feuille
préalablement mouillée


le orange éclate en rouge-gorge
le chant s’élève crescendo
ondulation des lèvres
au rythme des syllabes
jusqu’à l’envolée
de toutes les couleurs

C’est la maison du grand dedans

les doigts parfaits et minuscules

se tournent vers la lumière

agrippent les rayons

enfance tournesol

le sein soleil tout rond

plus tard tu cries

les portes claquent

tu vois rouge

maison cramoisie résonne

d’une musique sauvage

les appels du grand large

fendent les murs tranquilles

plus tard il fait bleu

les ombres pressent le pas

sur les collines vineuses

la maison regarde l’ouest

elle parle avec le vent

tu dis c’est ici

c’est ma maison

ceux d’ailleurs sont bienvenus

plus tard encore

arrive le blanc

la maison se pelotonne fait le gros dos

contre les vents du nord

leur glace pénètre les os

on ne sait pas quand

et c’est ça qui est beau

OUVRE-MOI CETTE PORTE (extrait)

Pour Angelo Bagnasco

II

Donne-moi cet espace rude

ivoire nid où les doigts se déchirent

derrière le tremblement des voiles d’eau

ils laissent un fouillis de saisons

des traces d’épines et de ronces

des brassées d’herbes et de fleurs

la corne des fruits l’hésitation  des feuilles le lamento des
branches l’hiver 

dans le laboratoire intime des couleurs remue du monde ce souvenir purifié quand les formes s’estompent

(Tiré de Ouvre-moi cette porte, Colophonarte ed. Belluno, 2001. Repris dans Autres Ailleurs, la Rumeur libre ed.  2023)

Couleurs d’absence

On voudrait que la neige retienne la couleur d’un sourire, qu’une étincelle ne soit simple reflet. Mais derrière une poussière d’étoile, paraît ce visage brouillé d’absence − cendres d’ombre brûlées de silence, comme pétales tombés du cœur.

On attend comme un signe, le souffle bleuté d’un oiseau, le murmure de l’arbre où niche un parfum de vent.

À l’entame du jour, les couleurs restent incertaines, mais le vent vient inciser le ciel, et plus rien ne contrarie l’horizon.

D’une simple parole, renait le bleu d’une timide espérance.

The Gray Area

A cry followed me like a cloud,

like a swarm of ants,

coming all the way from Lahe.

The sun couldn’t cure me,

not even when it sprinkled silver

on the gray rocks, hair and cold water

of the dormant, waveless, docile Baltic Sea.

How we clung to believing its peacefulness.

Yet I had the ambition to spread like sunrays

to Tartu, Haapsalu and Narva.

Not knowing which (or for which) side we’re swimming on.

I never let more than my toe in the water near you

so you won’t see I’m drowning

in my self-hatred.

La Zone Grise

Un cri me poursuivait comme un nuage,

comme une colonie de fourmis,

venant  jusqu’ici depuis Lahe.

Le soleil ne pouvait rien pour moi,

même lorsqu’il saupoudrait d’argent

les rochers gris, les cheveux et l’eau froide

de la mer Baltique dormante, immobile, docile.

Nous faisons tant d’efforts pour croire en sa paix.

Pourtant, j’aspirais à m’étaler en rayons de soleil

vers Tartu, Haapsalu et Narva.

Ne sachant ni de quel (ni pour quel) côté on continue de nager.

Jamais je n’ai mis plus qu’un orteil dans l’eau près de toi

afin que tu ne voies pas que je me noie

dans la haine de moi-même.

Dispersion de pigments

renaître de « ces » cendres

peindre la vie

*

Ciel gris de payne

l’imploration des branches

un corbeau fait tache

*

Les rouges disséminés

prennent des teintes brunes

jours tristes

*

Pour les feuilles vineuses

l’allée trop étroite

ébriété d’automne

*

Sur l’eau

les feuilles du liquidambar

la mare ensanglantée

*

Les pommes de Cézanne

bien vertes avant le tableau

mûrissement

*

Corps secs dents noires

elles ruminent leur chique

photo jaunie d’Indochine

*

à presque plus de jour

les couleurs s’estompent

où poser les ombres