x
Denise Desautels – Guillaume Dreidemie – Ile Eniger – Diane Regimbald – Mathieu Simoneau – Alain Fabre-Catalan – Suzanne Dracius – Patrice Dufétel – Colette Klein – Brigitte Bardou – Sandrine Davin – Christophe Pineau-Thierry – Harmony Flavigny
x
pour lire les textes précédents, cliquer sur les liens :
Luigi Carotenuto (trad. Irène Duboeuf) – Flore Iborra – Jean-Christophe Ribeyre – Brigitte Besos – Jean-Michel Sananès – Viviane Ciampi – Nancy Reich Lange – Valérie Canat de Chizy – Albertine Benedetto – Raphaël Monticelli – Francis Gonnet – Gili Haimovich (trad. Marilyne Bertoncini)
x
x
Denise Desautels
x
Du bleu de neige / Danse
x
Peut-être même de l’ocre ou de l’ambre.
Ce qui s’y cache dans des objets de nuit.
Les dernières notes du crépuscule
– les entends-tu ?
On a beau chercher – on s’y perd
parmi les strates encyclopédiques
du flou du sombre – sans faille
qui lourdement font tinter
jusqu’à l’indigo. On y revient – c’est obsédant.
Où est-elle passée – la beauté ?
Avec précaution faisons craquer
les sous-sols et leurs faux ciels
qui épaississent les surfaces qu’on dit
ineffaçables. Ouvrons tout
déterrons les cœurs nos cœurs camouflés
dans des caveaux intimes. Ouvrons
jusqu’au précieux miroitement
de nos petites urnes bleues d’enfance.
Y dansent encore – c’est probable
quelques fibres douces
ancrées là on ne sait plus comment.
Exhumons-les vite.
x
Dehors il neige.
Des oiseaux de givre les y attendraient.
x
x
Guillaume Dreidemie
x
Le frigo est un cercueil blanc
Je l’ouvre chaque matin
sans savoir pourquoi
quelque chose a pourri
x
dans les bacs
des carottes molles
me reconnaissent
elles me disent tu étais
quelqu’un
hier
x
Des post-it partout
x
rose : ne pas oublier
jaune : tu t’appelles Jacqueline
vert : appeler le docteur
bleu : poésie
x
c’est peut-être le bleu
qui décide en ce moment de mon sort
x
x
x
Ile Eniger
x
J‘ensemence la béance du jour. La créance du vide. Des tempêtes multicolores agitent l’état d’exister. Je suis de l’animale vigilance, des arcs-en-ciel de mémoire, du bonheur instinctif, du tableau à inventer. Couleurs à choisir, à traduire, chaque lever d’aurore enlumine sa part manquante ou ajoutée. Les pensées, déclinées jusqu’à la voix des mains, extraient leurs teintes, leurs nuances. Chaque décision, chaque geste, chaque pas, engage, infléchit, colore des chemins multiples. Une palette silencieuse palpite à chaque instant depuis ces lampes allumées. Éternuements d’un quotidien plus haut que les tiédeurs, les habitudes, les fioritures, la lumière vibre au-dessus des glaces, des feux, des âges, là où le puissant cœur chromatique du vivre attend nos choix pour exulter.
x
x
Diane Régimbald
x
Tableau du recommencement
x
La pulsation du sang
échauffe la peau
le plus ardent de la lumière
au centre de la poitrine
sculpte les flammes
dansantes
le cœur s’amplifie
à aimer toujours
x
les mains touchent le papier
jaune vert et rouge de cadmium
s’imprègnent des pigments
comme les feuilles d’automne
embrasées
percent la matière
des teintes qui gravitent
autour des doigts
comme une attraction rêvée
mêle la sanguine
aux motifs épars
x
une marche accroche
la mélancolie au vent de la saison
plonge dans les nuances qui s’étalent
comme un fard sur les joues
un nécessaire ravissement.
x
x
Mathieu Simoneau
x
J’aime entrer dans novembre
des gestes d’arbres morts
me continuent dans l’ombre
x
le ciel est humble et voilé
comme une idée
que je n’arrive plus à saisir
x
les eaux grises
ont l’air de se souvenir
de choses qui m’échappent
les chemins se perdent en eux-mêmes
à la moindre inattention
la pluie leur va droit au cœur
x
je me disperse
en oiseaux inquiets
qu’une voix appelle
du fond de la noirceur
x
au milieu de tout
résiste le jaune
où je m’oublie un peu
dans l’ego entêté
des bouleaux et des peupliers
x
x
Alain Fabre-Catalan
x
Dans le matin encore ensemencé de nuit,
les couleurs s’éveillent, le jour tremble
au bord du souffle, presque mot à mot
x
rien ne pèse, tout s’accorde,
par bribes, la lumière pense à voix basse,
sous la paupière encore baissée, le bleu du ciel respire,
il ne dit rien mais apaise la soif de dire,
comme si la pensée s’effaçait dans une eau sans fin
x
une touche de jaune glisse sur les pierres,
soulève un instant la poussière,
puis s’égare dans les pas de la route,
ranimant le regard au cœur de l’insaisissable
x
là-bas, dans le vert des branches
s’accroche le premier frisson de l’heure,
il passe et soudain le cœur s’élargit,
jusqu’à toucher du doigt le paysage
x
dans l’ombre, un rouge plus secret veille,
non pas feu, mais source première,
là où le corps écoute
x
chaque éclat de lumière bat doucement,
et tout devient transparent, l’air, la voix, le vent,
comme si la couleur dans son silence
cherchait à dire le plus clair de l’être
x
x
Suzanne Dracius
x
Ni assez noire ni assez blanche, la métisse,
En exquise déréliction se trame et se tisse sa polychromie : nulle part elle n’a la bonne couleur
Pour son malheur ou son bonheur – ou son honneur –
Quoi qu’en médisent ses détracteurs, elle n’est pas noire : elle est marron ;
Marronne, en créole elle marmonne ; non, sa couleur n’est pas douleur,
Ni une aigritude ni une égritude, sa négritude ;
Elle ne rêve pas en noir et blanc : elle cauchemarde en Technicolor ou parfois même en sépia, voire en soi-disant empouvoirants chromatismes d’IA
Déchaînée tout bonnement, fougueuse créativité colorée – ô traumatisme polychrome ! –
En gris métal, en gris fer, telles les chaînes d’aïeules esclavées,
En rose pastel fors les haines afin d’enjoliver la vie,
En bleu de regards régentant d’antiques indigoteries caribéennes ;
Elle fait mentir le proverbe Zyé bétjé brilé zyé nèg :
Nulles prunelles ne brûlent les siennes ; elle fait fi des contraintes circadiennes.
x
x
Patrice Dufétel
x
Neige éternelle
x
A quelle neige éternelle
Le noir étincelant s’est-t-il accoutumé
Où saccadent les chevilles des femmes
De Ravensbrück.
x
Où s’éteignent les visages immobiles
Lavés de toute chair
A quel oiseau inatteignable
Aux ailes farouches
Ont-elles offert leur corps.
x
Le soleil qui ratisse leur ombre
A gravi l’écluse
Où leurs bras s’élancent
Pour ne plus sombrer.
x
Les veines incendiaires du noir
Coulent sur leur poitrine.
x
D’un tableau de Soulages
Il les nomme tour à tour.
x
Noms de celles qui sont revenues
Dont la pierre n’a rien effacé
Vivant du regard des oubliées
Y voyant le feu
Y voyant la lumière
x
x
x
x
Colette Klein
x
La couleur importe peu.
La mort qui grandit en nous se mesure
à la transparence des ombres
grouillant
à la lisière de l’être
à la recherche d’un passage.
La lune se penche à la fenêtre,
regarde les âmes qui bruissent dans le jardin.
Sa pâleur importe peu
Unique visage de l’homme
qui tente vainement d’apprivoiser ses démons.
x
x
Brigitte Bardou
x
Il sait que l’azur ment —
et que le soleil aussi.
x
Il ne lève plus la tête
l’enfant d’ombre
et de silence.
x
Dans sa petite main de ronces
le rouge saigne encore
et le gris s’effrite.
x
Son ciel est à vendre —
oiseaux
couleurs
envolés
vers d’autres pays
peut-être
où les rivières se font plus bleues
et les arbres plus verts.
x
Alors
sur un mur en ruines
il griffonne
son propre visage sans yeux.
x
Puis il souffle,
doucement
sur le dessin —
x
avant que le vent
l’efface.
x
Sandrine Davin
x
Éveil bleu gris
x
Bleu gris du matin
Le ciel s’étend
Entre nuit et jour
x
La terre refroidie
A durci un peu
Le ciel murmure
Un grondement discret
x
Comme une poussière
De ciel
Le bleu grignote
Le gris
x
La terre se plisse
Sombres et claires
Nuances mêlées
x
x
Christophe Pineau-Thierry
x
émerge de l’ombre
une étincelle d’or
x
matière surgissant
de l’unique refuge
x
le chatoiement vif
d’un abri au cœur
x
l’aube qui s’éveille
souffle de ma voie
x
couleurs de l’astral
en ce passage tracé
x
témoin de ce temps
nuancier de nos pas
x
source de présence
où réside la lumière
x
x
Harmony Flavigny
x
combien mes insomnies sont rouges
x
trop souvent elles s’étirent
pourpres et pénombreuses
jusqu’au petit matin
et sa fade lueur
elles enfantent en chapelet
des spectres exsangues
qui jouent aux dés
sur mes douleurs
rouages métalliques désaffectés
mes rêves se rouillent et se vert-de-grisent
je crains l’entrée dans le sommeil
étendue de sang d’encre
où nagent d’étranges serpents
glauques veinés de mauve
qui m’étouffent en dedans
au sortir de mes cauchemars
j’ai les paupières charbonneuses
et les yeux vert d’eau
x
x
x
x



