Du bleu de neige / Danse

Peut-être même de l’ocre ou de l’ambre.

Ce qui s’y cache dans des objets de nuit.

Les dernières notes du crépuscule

– les entends-tu ?

On a beau chercher – on s’y perd

parmi les strates encyclopédiques

du flou du sombre – sans faille

qui lourdement font tinter

jusqu’à l’indigo. On y revient – c’est obsédant.

Où est-elle passée – la beauté ?

Avec précaution faisons craquer

les sous-sols et leurs faux ciels

qui épaississent les surfaces qu’on dit

ineffaçables. Ouvrons tout

déterrons les cœurs nos cœurs camouflés

dans des caveaux intimes. Ouvrons

jusqu’au précieux miroitement

de nos petites urnes bleues d’enfance.

Y dansent encore – c’est probable

quelques fibres douces

ancrées là on ne sait plus comment.

Exhumons-les vite.

Dehors il neige.

Des oiseaux de givre les y attendraient.

Le frigo est un cercueil blanc
Je l’ouvre chaque matin
sans savoir pourquoi
quelque chose a pourri


dans les bacs
des carottes molles
me reconnaissent
elles me disent tu étais
quelqu’un
hier


Des post-it partout


rose : ne pas oublier
jaune : tu t’appelles Jacqueline
vert : appeler le docteur
bleu : poésie


c’est peut-être le bleu
qui décide en ce moment de mon sort

Blue Blocks : la symphonie compacte de la genèse du bleu. photo mbp

J‘ensemence la béance du jour. La créance du vide. Des tempêtes multicolores agitent l’état d’exister. Je suis de l’animale vigilance, des arcs-en-ciel de mémoire, du bonheur instinctif, du tableau à inventer. Couleurs à choisir, à traduire, chaque lever d’aurore enlumine sa part manquante ou ajoutée. Les pensées, déclinées jusqu’à la voix des mains, extraient leurs teintes, leurs nuances. Chaque décision, chaque geste, chaque pas, engage, infléchit, colore des chemins multiples. Une palette silencieuse palpite à chaque instant depuis ces lampes allumées. Éternuements d’un quotidien plus haut que les tiédeurs, les habitudes, les fioritures, la lumière vibre au-dessus des glaces, des feux, des âges, là où le puissant cœur chromatique du vivre attend nos choix pour exulter.

Tableau du recommencement

La pulsation du sang

échauffe la peau

le plus ardent de la lumière

au centre de la poitrine

sculpte les flammes

dansantes

le cœur s’amplifie

à aimer toujours

les mains touchent le papier

jaune vert et rouge de cadmium

s’imprègnent des pigments

comme les feuilles d’automne

embrasées

percent la matière

des teintes qui gravitent

autour des doigts

comme une attraction rêvée

mêle la sanguine

aux motifs épars

une marche accroche

la mélancolie au vent de la saison

plonge dans les nuances qui s’étalent

comme un fard sur les joues

un nécessaire ravissement.

J’aime entrer dans novembre

des gestes d’arbres morts

me continuent dans l’ombre

le ciel est humble et voilé

comme une idée

que je n’arrive plus à saisir

les eaux grises

ont l’air de se souvenir

de choses qui m’échappent

les chemins se perdent en eux-mêmes

à la moindre inattention

la pluie leur va droit au cœur

je me disperse

en oiseaux inquiets

qu’une voix appelle

du fond de la noirceur

au milieu de tout

résiste le jaune

où je m’oublie un peu

dans l’ego entêté

des bouleaux et des peupliers

Dans le matin encore ensemencé de nuit,

les couleurs s’éveillent, le jour tremble

au bord du souffle, presque mot à mot

rien ne pèse, tout s’accorde,

par bribes, la lumière pense à voix basse,

sous la paupière encore baissée, le bleu du ciel respire,

il ne dit rien mais apaise la soif de dire,

comme si la pensée s’effaçait dans une eau sans fin

une touche de jaune glisse sur les pierres,

soulève un instant la poussière,

puis s’égare dans les pas de la route,

ranimant le regard au cœur de l’insaisissable

là-bas, dans le vert des branches

s’accroche le premier frisson de l’heure,

il passe et soudain le cœur s’élargit,

jusqu’à toucher du doigt le paysage

dans l’ombre, un rouge plus secret veille,

non pas feu, mais source première,

là où le corps écoute

chaque éclat de lumière bat doucement,

et tout devient transparent, l’air, la voix, le vent,

comme si la couleur dans son silence

cherchait à dire le plus clair de l’être

Ni assez noire ni assez blanche, la métisse,

En exquise déréliction se trame et se tisse sa polychromie : nulle part elle n’a la bonne couleur

Pour son malheur ou son bonheur – ou son honneur –

Quoi qu’en médisent ses détracteurs, elle n’est pas noire : elle est marron ;

Marronne, en créole elle marmonne ; non, sa couleur n’est pas douleur,

Ni une aigritude ni une égritude, sa négritude ;

Elle ne rêve pas en noir et blanc : elle cauchemarde en Technicolor ou parfois même en sépia, voire en soi-disant empouvoirants chromatismes d’IA

Déchaînée tout bonnement, fougueuse créativité colorée – ô traumatisme polychrome ! –

En gris métal, en gris fer, telles les chaînes d’aïeules esclavées,

En rose pastel fors les haines afin d’enjoliver la vie,

En bleu de regards régentant d’antiques indigoteries caribéennes ;

Elle fait mentir le proverbe Zyé bétjé brilé zyé nèg :

Nulles prunelles ne brûlent les siennes ; elle fait fi des contraintes circadiennes.

Neige éternelle

A quelle neige éternelle

Le noir étincelant s’est-t-il accoutumé

Où saccadent les chevilles des femmes

De Ravensbrück.

Où s’éteignent les visages immobiles

Lavés de toute chair

A quel oiseau inatteignable

Aux ailes farouches

Ont-elles offert leur corps.

Le soleil qui ratisse leur ombre

A gravi l’écluse

Où leurs bras s’élancent

Pour ne plus sombrer.

Les veines incendiaires du noir

Coulent sur leur poitrine.

D’un tableau de Soulages

Il les nomme tour à tour.

Noms de celles qui sont revenues

Dont la pierre n’a rien effacé

Vivant du regard des oubliées

Y voyant le feu

Y voyant la lumière

« Accord mystique » photo mbp

La couleur importe peu.
La mort qui grandit en nous se mesure
à la transparence des ombres
grouillant
à la lisière de l’être
à la recherche d’un passage.
La lune se penche à la fenêtre,
regarde les âmes qui bruissent dans le jardin.
Sa pâleur importe peu
Unique visage de l’homme
qui tente vainement d’apprivoiser ses démons.

Il sait que l’azur ment —
et que le soleil aussi.


Il ne lève plus la tête
l’enfant d’ombre
et de silence.


Dans sa petite main de ronces
le rouge saigne encore
et le gris s’effrite.


Son ciel est à vendre —
oiseaux
couleurs
envolés
vers d’autres pays
peut-être
où les rivières se font plus bleues
et les arbres plus verts.


Alors
sur un mur en ruines
il griffonne
son propre visage sans yeux.


Puis il souffle,
doucement
sur le dessin —


avant que le vent
l’efface.

Éveil bleu gris


Bleu gris du matin
Le ciel s’étend
Entre nuit et jour


La terre refroidie
A durci un peu
Le ciel murmure
Un grondement discret


Comme une poussière
De ciel
Le bleu grignote
Le gris


La terre se plisse
Sombres et claires
Nuances mêlées

émerge de l’ombre

une étincelle d’or

matière surgissant

de l’unique refuge

le chatoiement vif

d’un abri au cœur

l’aube qui s’éveille

souffle de ma voie

couleurs de l’astral

en ce passage tracé

témoin de ce temps

nuancier de nos pas

source de présence

où réside la lumière

combien mes insomnies sont rouges

trop souvent elles s’étirent
pourpres et pénombreuses
jusqu’au petit matin
et sa fade lueur


elles enfantent en chapelet
des spectres exsangues
qui jouent aux dés
sur mes douleurs

rouages métalliques désaffectés
mes rêves se rouillent et se vert-de-grisent


je crains l’entrée dans le sommeil
étendue de sang d’encre
où nagent d’étranges serpents
glauques veinés de mauve
qui m’étouffent en dedans


au sortir de mes cauchemars
j’ai les paupières charbonneuses
et les yeux vert d’eau