Nous avons soif dans la nuit
des explosions sonores
profondes d’un orgue
qui chante la cathédrale du vivant

la touche rouge d’une coccinelle
sur la page
le passage flamboyant d’un écureuil
l’ombre mauve des crépuscules
méridionaux

résonne dans le silence gris
l’éclat jaune du dahlia
dans l’intimité se déchaîne
le bleu d’une trop grande joie
qu’en leur creux retiennent nos mains

et derrière nos paupières conque
inviolée nous contemplons
le don déposé
par la marée des saisons.

mains vides

nos mains sont vides

(perdues les offrandes

remisées les suppliques)

qu’importe

soir après soir

quand les derniers feux

rencontrent le bleu

on s’efforce

on creuse le souvenir

le rouge alors s’oublie

rejoint le violet

paisible il tutoie l’au-delà

(à ce qu’on nous dit)

on ne sait plus vraiment

ce que cela signifie

mais infatigables on cherche

voudrait parvenir

à la limite du visible

la couleur tremble s’éteint

sur fond d’obscurité

l’immense blanc

grandit en nous

fait notre nuit

sa blessure nous rappelle

comme on est vivants

Conte

Parmi les fibres de laine se trouvent

des plumes de pinsons et d’hirondelles

elle a mis des carrés de crochet

contre le vent du nord

un tricot d’enfant pour protéger

une forme frêle sous les plumes

douce nuit après un si long voyage

Le lendemain elle a cueilli des fleurs

pour décorer les dernières pages de son livre

mystère des larmes au fond des plumes

des boules de soleil et des tiges de comète

qui se mêlent aux remous de l’encre

des coquelicots et des marguerites sauvages

sur la rétine du jour

Du silence sous les fibres de laine

du silence sous le duvet des pinsons

tout s’envole à l’aurore boréale

sous des rafales de neige

les pages encore chaudes.

« Des boules de soleil », composition numérique mbp

sur le tableau « Soir d’Argentine » de Valérie Desaintfuscien

Déclinaisons du blanc

(sérac n.m.
bloc de glace de grande taille
formé par la fracturation d’un glacier)

le blanc

loge à la racine du point de fuite

là où bruit et lumière

dérivent à larmes égales

la hantise des jaunes pâles

superposés

une vive splendeur

au goût d’infini

je frôle le solstice d’hiver

du bout de l’œil

un miracle

papier de soie froissé

l’imprévisible délicatesse

devient mot devient poème

au creux du sérac

fleur de givre

suspendue à la paupière

le ciel sans étoiles

brûle encore

lieu de passage où je palpe

les contours de la beauté

Chinatown à Bangkok

Bleu

C’est un ciel lumineux sur les champs de lavande
Ou la mer s’étendant en rade de Cézanne
Que le vent a lavés de toute impureté
C’est un grand champ de lin ondulant au soleil
Et ce sous-bois moussu perlé de myosotis
C’est un village breton au détour du chemin
Les massifs d’hortensias et les grands céanothes
Y camouflent les portes devant de courts jardins
Où poussent des agapanthes jaillissant de lumière
Les volets y sont comme les yeux des maisons
Que la chaux naturelle a fardées de blanc frais.
Francs sont ses habitants au teint brun, burinés
Et aux vareuses sombres d’indigo défraîchi
Ce sont ces hommes libres, arpentant le Hoggar,
Dansant à la veillée au son doux de l’imzad
Qui vibre sous les doigts des femmes seulement
Ce sont tes yeux limpides et pétillants dans l’ombre
C’est le matin enfin qui vient après la nuit
Tout chargé de promesses dans son bleu permanent.

L’Ombre Gardienne 11.

Le rideau violet du crépuscule

tombe sur l’oiseau qui sanglote

au dernier étage du cèdre

Son ventre blanc palpite

en forme de coeur inversé

On dirait là-haut qu’il respire

chaque nuage erratique

dont sont fleuris les jardins du ciel

Irréel comme tous les oiseaux

ce pourrait être le Peng du conte

tel que peint jadis en un tableau perdu

Au cœur de la couleur – Fiat lux

Chaos relève-toi —

Projette ta lumière crue

Tes pigments fauves

Immerge le monde

dans la toile effusive

de tes ombres

ensanglantées

Chaos renverse-toi —

la couleur t’expulse

Fiat lux au cœur

de ta douleur

Lacère les leurres dociles

Déchire les paix factices

Réveille à vif

les miroirs serviles

Cabre-toi, griffe, éclate

Gratte la peau

des consentements immobiles

Provoque la mort,

Embaume ses ruines

Plante ton cri dans la toile,

Ouvre la faille

au brasier primitif

Fais hurler l’invisible

Soulève —

Rouvre la chair du monde

Fais saigner sa lumière

Qu’elle se souvienne

d’être née et de vivre

Force l’aube à vibrer,

crier

Vois surgir, nu,

Ce qui n’osait exister

Prima del buio

dipingo le stanze con ogni colore.

Di verde mi tingo i capelli alla faccia di Dalton

è arancio il colore vociante del dito sul foglio

nel giallo il mattino risplende di grano e di sole

I am ready

Di bianco di neve rivesto il ricordo del rosso

concluso. Col bruno corvino di spessa corteccia

serro il mio derma – vietato l’ingresso –

trangugio strisce di terra di Siena e nebbia di pietra

piegando e spiegando il pensiero

con lingua legata

I am ready

Un giorno improvviso mi accade l’azzurro

di vetro. Mi afferra. M’ingoia.

Tutto il mare è già goccia racchiusa.

I am fine

Avant la nuit,

Je peins les pièces de toutes les couleurs.

De vert je me teins les cheveux, tant pis pour Dalton,

orange la couleur du bruit de mon doigt sur le papier

dans le jaune, le matin resplendit de blé et de soleil.

I am ready

De blanc neige, je revêts le souvenir du rouge

éteint. Du brun corbeau d’une écorce épaisse,

j’enserre mon derme – entrée interdite  –.

J’engloutis des raies d’ocre de Sienne et de brouillard de pierre,

pliant et dépliant ma pensée,

la langue nouée.

I am ready

Un jour bruquement surgit l’azur

du verre. Il me saisit. Il m’avale.

Déjà toute la mer  est contenue dans une goutte. I’m fine

Bruit blanc

Tous les bruits du monde vivent dans ton silence

Blanc c’est la couleur du son de ta voix

Celle des mots tus

De nos regards en chien de faïence

Tiens, tu vois

Blanche et froide la faïence !

 Blancs et froids les chiens !

 Blanches et froides les nuits, les lunes

 Les heures, les larmes sur mes joues glacées !

Tous les bruits du monde sont contenus dans un incessant brouhaha

dont je ne distingue que l’écho par vagues successives

Trop occupée à attendre que tu daignes enfin dire quelque chose

J’écoute mais je n’entends rien d’autre que l’absence

Le vide

Un puits sans fond dans lequel tombent tous les autres puits sans fond

 Une sempiternelle chute verticale

De la même couleur que le bruit du néant

Celle-là même qui contient toutes les autres couleurs jusqu’à n’en faire qu’une  – aveuglante et sacrée

Un bruit blanc perpétuel  duquel parfois s’échappe

En ondes précieuses

Presque inaudibles

 Le bruit

 Le bruit tu vois

 Aveuglant et sacré

De ma propre voix.

L’origine du monde (Gustave Courbet)

Elles disent.

Sans fracas, elles parlent

Elles disent.

S’entrelacent

A d’impossibles formes, en fuite de l’ombre.

Elles bousculent les reflets de l’œil

A contrepied des censures.

Se cherchent cherchent la brèche

Dans l’écriture chaude

Des bruns et des blancs sauvages

Un moment d’abandon à la

Pureté de ces bouts d’étoffe bleutés

Que tisse l’origine.

Au centre, la tâche

D’un noir absolu

Rattrape mes mots

Astre vibrant

Trou dans le silence.

Mon regard lâche

Le corps s’échappe

Il suinte, exsude, déborde.

Le vertige encore

Il file

File le temps

Fil rouge

Bute scande le destin.

Être là devant ce corps comme le ciel est là

Au-dessus des rivières

Dans la tendresse infinie d’une clarté née de l’informe.

Odeur de couleurs

Ah! Comme la neige a neigé
Ma vitre est un jardin de givre

Nelligan

Neige sur neige
feuilles surnageant
s’envolent tel l’oiseau
avec l’audace
de déchirer l’obscurité

Feuilles rouges jaunes
tapissent la surface blanche
murmure vent de liberté
depuis ma fenêtre
tracé d’un chemin nu

Retrouver la neige d’antan
avalanche d’engelures
frissons de colline
des flocons dansent
sous un ciel ivre
l’encre coule à flot
sur page immaculée

Du noir naît le bleu, et du bleu les visages et les premières fleurs… composition numérique mbp