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Quel est l’effet de la poésie lorsqu’elle évoque nos plaines transformées en terres françaises ? On peut le découvrir dans le petit mais précieux recueil Demeures de Mémoire de Luca Ariano, traduit par la poétesse Marilyne Bertoncini.
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Les demeures des souvenirs, enveloppées de brouillard et de chaleur, humides et chargées d’échos hors du temps, y deviennent plus évocatrices encore et suspendues dans des étirements rythmiques, dans les allitérations, dans le bruissement fluide des syllabes de la langue française.
« Quando i raggi del sole /squarciano le prime barricate di nebbia »
devient
« quand les flèches du soleil/ fendent les premières barricades de brouillard ».
L’image est incisive, efficace , évocatrice, mais même sans connaître le français, on peut percevoir la chaleur, la lumière qui perce le voile de brume. Parfois, notre langue recèle des poèmes hermétiques et incompréhensibles. qui exigent une paraphrase raisonnée et un effort intellectuel. Mais bien que le concept soit important, la poésie n’est efficace et authentique que si elle possède l’harmonie et la musicalité nécessaires pour transmettre la pensée et l’émotion au-delà des barrières linguistiques.
Ariano parle d’art, de cinéma, de musique, de gastronomie, de sport, de la vie quotidienne d’antan , de souvenirs qui se succèdent et se superposent dans une alternance de langage raffiné et de dialecte. Ainsi, avec une approche paratactique et avec ses traits discursifs, la Bassa et Parme se métamorphosent en une sorte de Paris de Prévert. Les images des souvenirs s’enchaînent comme les plans d’un film, une combinaison originale du réalisme de Bernardo Bertolucci (la présence d’ un lyrisme inspiré du Novecento n’est pas fortuite ), de l’imagination de Fellini et de la magie surréaliste d’Antonioni , suggérée également par la photo de couverture .
C’est un voyage nostalgique, mais plein de vie, d’émotions et de révolutions qui réveillent des rêves engourdis, des souvenirs emprisonnés derrière les barricades du temps. Et elles le font dans des vers qui transpercent le brouillard comme des rayons de soleil. On les sent nous envelopper et nous émerveiller. Ce sont de petites choses banales qui nous touchent, de celles qui arrivent et s’estompent avec le temps mais qui constituent une grande partie de nos vies. Ariano les a retrouvées à la manière de Proust, Bertoncini les a réinterprétées en français, afin que, plus subtilement diffusées, elles puissent aussi imprégner nos demeures de souvenirs.
La musicalité de la traduction de Marilyne Bertoncini est particulièrement efficace .
Manuela Bartolotti – Gazetta di Parma, 7/10/25
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