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.Il y a des livres qui nous traversent comme une balle, nous blessent d’une manière définitive, nous laisseront toujours la marque de leur empreinte, comme la marque des dents qui a creusé la chair de l’enfance, un jour, dans juin qui venait. Une claque a passé sur la joue à nouveau vierge. Il y a des livres avec lesquels on réapprend à marcher. Et la marche dans les siècles ouvre une danse. Il y a des livres qui nous affolent par leur densité inoubliable, leur sauvagerie intempestive, leur déraison sublime. Un livre qui nous offre la vérité dans l’ombre nacrée du silence, dans la plainte des arbres sur la mer. Et la joie des yeux enfouis dans le sable, les châteaux dispersés au vent. Il y a des livres qui nous auscultent si savamment qu’ils semblent chercher encore en nous des raisons d’exister. Et ils en trouvent. Ils nous aident à brandir nos bras humides en signe de victoire. Ils nous fondent un appui de chair, comme un oreiller dans l’eau de mer. Ils sont insolents avec nous, et tant mieux. Ils jouent et rient de nous et nous découvrent nos propres mensonges. Ils nous ouvrent une brèche en nous laissant un parfum de rose et de jasmin flétri. Il y a des livres qui nous révèlent nos plus anciennes souffrances. Nos mains tremblent en les refermant, car nous savons que la nuit est devenue rouge et le sommeil impossible. Il y a des livres qui ouvrent nos chairs. Y jettent le crachat et la mer, le vin et l’infini. Il y a des livres qui nous saturent de joie et font changer nos lois et nous ouvrent à notre prochain amour, celui que l’on rencontrera. Ils nous laissent avec nos tempes bleues rouges suffocantes dans la nuit noire. Il y a des livres qui nous sidèrent par leur esprit de vacillement, le monde entier jaillissant nouveau de leur aventure. Ils nous font manger dans les mains de la prière et nous prient de céder encore un peu plus de cœur à donner. À des mains nouvelles. Il y a des livres qui nous refusent l’effondrement, qui nous allègent du poids terrible de l’ennui par une déflagration de chants ivres et joyeux dans la nuit consumée. L’offrande aux dieux. Il y a des livres qui nous confortent dans nos peurs mais les déguisent en nos mères et nos mères déguisées en nos sœurs et nos sœurs déguisées en nos frères et nos frères déguisés en nuages. Il y a des livres qui bercent notre cœur. Ils sucent la moelle du monde pour regénérer l’instant de vivre. Le livre d’Ocean Vuong est de ceux-là. Il est tout cela et plus. Ciel de nuit blessé par balles a passé par mon cœur. Il en est ressorti débordant d’eau de mer. La bouche d’eau de vie écumant dans les naufrages. La mort après tout a gardé le silence. Car c’est la Vie qui parle par sa bouche. Qui garde en son sein l’empire de joie, gardienne d’espérances. Car oui, le temps est une mère qui nous garde en son sein le temps de suffoquer, le temps qu’on perde la boussole et qu’on désire le quitter, le temps, l’oublier dans la mer allée au soleil, pour le retrouver, le temps, blotti dans nos draps de sueur, nous retrouverons sa douceur au creux de nos reins, le visage défleuri. Le temps est une mère et comme une mère il reprend, comme le ressac, il nous emmène, plus loin que nous, debout sur les rives, nous éloignant encore de l’enfant qui fut nous un peu et toujours, l’enfant inconnu qui ne trouve pas le sommeil, hanté par de mauvais rêves, le retrouver, lui, l’aimer de nouveau, lui aimé de l’eau et du feu, sauvé par l’arbre des songes, la furie du désir, la joie de l’abandon, l’enfant ainsi nommé par l’eau qu’il traverse, l’océan chaviré, le sublime courant infrangible qui nous sépare de son corps, l’eau jaillit de tous ses pores, l’eau l’éloigne du sans-nom, de la guerre, de l’oubli. Il y a des livres. Il y a Ocean Vuong.
Guillaume Dreidemie
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L’auteur :
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Né à Lyon en 1993. Poète, professeur de philosophie, chercheur rattaché à l’Institut de Recherches Philosophiques de Lyon. Membre associé du Laboratoire de recherche interdisciplinaire de l’Université Saint Joseph de Beyrouth. Membre fondateur de la revue de poésie L’Echarde.
Principales publications : Le Matin des pierres (La Rumeur libre éditions, 2023); Ardeurs de l’idéalisme (codirigé avec François Danzé, éditions Cosmogone, 2023); Penser le monde, de Kant à aujourd’hui (codirigé avec Pamela Krause, éditions Kimé, 2023); Palingenesia. Une poétique de l’éternel retour (Kimé, 2024); Lettres (La Rumeur libre éditions, 2025) ; Ça dépend des jours (La Rumeur libre éditions, 2026)

