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Si la pluie d’automne en secret

tombant dans la douceur imperceptible

de ses innombrables bouches

lavait de mon visage ces épaves                                   

et de suite m’inondait                                                    

la poitrine

en elle noyant la folle mélancolie

Si bourdonnante elle rompait comme un bateau                                   

la brume de mon corps et en tourbillon

l’engloutissait, rocher élu

sur le chemin de goémons et de sel de son désir    

Si l’eau ainsi abandonnée

rencontrait l’éclat absent de ces yeux

et cherchait le feu de son métal le plus intime    

tout instant serait une hampe d’effroi      

*

De la vie sont nos ongles pleins

du cambouis du mystère et d’une certaine tendresse                         

tu peux ne pas les voir mais ils pleurent

dansent, parviennent à avoir conscience du Dasein,

ils parlent avec Dieu quand ils grattent les vitres         

de la rare joie (lorsqu’ils écoutent Bach

ou se posent sur ton corps)                                                 

Ils se sentent parfois maîtres de responsabilité

ils réveillent l’épine du temps

et dans leur maison, dans leur nid

ils visitent l’oiseau de la poésie,

celui qui sent dans la gorge les nœuds de la perfection

Ils souffrent à l’examen de la bouche des yeux et du sexe

démons du hasard ils atteignent même les étoiles

les trous noirs et le Bang primordial

tout ce qui est né en ce précis moment

où un bourdonnement a débuté aux oreilles divines

et un chœur d’ange a sablé le champagne                            

Ils sont comme ça les ongles, passant en les effleurant à travers nos vies !  

*

Time and the bell have buried the day
T.S. ELIOT

Le temps et le glas ont inhumé le jour                                               

les grilles ont couru et les cendres sont entrées dans la nuit

le champ vivant est devenu brume        

marqué par les trompes de la crainte 

collusion entre le son fertile en silhouette fugace

et la mémoire calcinée et grave

où tout se dédouble interminable

le regard sans fond

la fleur humaine et folle

vorace charrue            

d’un sillon disparu

la nuit nue à labourer la blancheur d’une lampe

où étirer la peur

dilué village il se cache et pleure

comme un fleuve sombre qui n’aurait pas résisté        

Le glas a saigné dur    

dans la fatigue de l’heure

chiens d’ombre percutée, larme des pierres

dans ces ténèbres de l’univers

lente dissolution, fumée que je traverse

*

La terre et la mer se déchirent en blessure face à face             

avec la présence des lumières et des horizons

sur les places et dans les rues, sur les toits épars

aux flancs fatigués des collines

Toute la veine tendresse de sa trace ici respire

le souffle ruiné au rythme sourd des journées

le voile qui couvrait les étoiles d’une anxiété ancienne

Sommeille maintenant la ville sur le bleu des poissons

se remplissant d’un gaz que convulsionnent les doigts

rêvant des sirènes dans des chariots de légumes

susurrant à la brise leurs secrets

Si vite il déambulait dans le port de la ville

brun et effilé misant tout sur les papiers que sans fin il écrivait      

ou sur la terre durable des fenêtres, dans un monde ébranlé

comme serein je le voyais penché sur des livres rares        

dans sa caverne de San Nicolò, dansant la valse avec les morts

en compagnie du bon Carletto

Ensuite s’en est allée subitement la lumière, comme il arrive toujours

on sentait déjà languissante sa démarche, la poitrine lancinante :

il fermait désolé les grilles du jardin et il courait prier au premier temple qu’il trouvait

mais songeant uniquement aux robustes jeunes filles qui vendaient des citrons dans les rues

ronds et lumineux comme les seins qu’elles libéraient en courant

Il rêvait des mythes que le feu depuis longtemps avait abandonnés

quelque part dans un bateau qui s’ouvrait à la mer, Ulysse dans sa vieillesse

dans une chambre d’hôpital écoutant le bora insensé                                   

On était en décembre, sur la boîte à tabac tambourinaient encore

les syllabes rauques, les lois d’un Dieu punissant    

comme les oreilles d’Ernesto, le tonnerre d’Ondriček

Sa présence lente environnée d’ombres                     

je la retrouve maintenant au San Marco entre des miroirs bruyants   

et des étudiantes fascinées à la palpitante peau halée          

se blessent mes doigts en pensant à cette danse de regards pris dans le filet  

de ce délire muet de parcourir les pages vierges, sans destin,

jusqu’où les corps peuvent se donner dans ce désert

Ensuite je sors, la nuit m’émeut toujours : je choisis la direction de la mer    

le brai alternant avec les phares, le phantasme pâle sur les secs murs surpris

Douces les tours de son alchimie, lorsque dans son lit souffert

les roses blanches de Linuccia se déchiraient dans les montagnes

et que les ronces saignaient parcourues dans l’agreste Carso

Loin on entendait les vagues lancées avec un hurlement aux falaises

dans les rues de silence luttaient les vents dans leur musique étendue

Je pense à sa vie, chair de soif tachée de culpabilité,

vaste dune couvrant le visage

d’une sorcière ébouriffée de douleur     

Il foulait un royaume inconnu : l’angle douanier de la mort

frappait son image,

ceignait dans ses mains vieilles un poussin inquiet                 

fulgurant comme un diamant,                                                  

il parlait avec lui, peut-être l’appelait-il âme

peut-être était-il le seul à entendre le souffle de ses gestes

*

A MÃO NA ÁGUA QUE CORRE, Première édition, 2011
Assírio & Alvim, Lisboa

L’auteur

est né en 1949 à Lisbonne où ilexerce la profession d´avocat. Poète, essayiste, critique littéraire et traducteur, il collabore aux principales revues littéraires portugaises et a publié divers recueils de poésie. Dernière publication : Brígida Spínola Dória e Outros Fantasmas, Editora Exclamação, 2025

Le traducteur

est né en 1968 en région parisienne où il enseigne. Poète, nouvelliste, responsable d’édition, traducteur. Dernière publication : Lieux, Tarabuste (2023). Il collabore à diverses revues.