couverture : photo MacDem

La parole ne naît pas dans la bouche Elle naît

dans la brûlure

Lire à voix haute, au sens artaudien, ce n’est pas transmettre un texte : c’est le traverser comme on traverse un incendie

Ce n’est pas prêter sa voix à des mots qui seraient morts, c’est les arracher à la page pour les faire saigner dans l’air

La lecture n’est plus un exercice — elle devient convulsion

La parole incarnée ne décrit pas le monde : elle l’attaque

Elle ne signifie pas : elle agit Chez Artaud, le verbe n’est pas un signe, il est un choc

Il ne flotte pas au-dessus du corps, il l’habite, le déforme, le fracture

Lire à voix haute, alors, c’est offrir sa cage thoracique comme tambour, sa gorge comme passage de tempête

Chaque syllabe exige des muscles, des nerfs, une sueur

Le souffle devient matière première. Le souffle devient lutte.

Il ne s’agit plus de “bien lire” Il s’agit de risquer

sa voix

Car la voix est un lieu dangereux

Qui trahit les tremblements, les failles,

les fièvres

Elle dévoile ce que l’écriture contient d’inavoué

Là où l’œil peut rester distant, l’oreille, elle, est envahie

La parole incarnée pénètre. Elle heurte le corps

de l’Autre

Elle cherche moins à convaincre qu’à contaminer. Lire ainsi,

c’est refuser la neutralité

C’est refuser la diction polie

C’est laisser surgir le cri

sous le mot

Artaud voulait un théâtre où la langue cesse d’être décorative,

où elle retrouve sa puissance magique, incantatoire, presque chamanique

Dans la lecture à voix haute, le texte devient rite

Le lecteur devient officiant

Les mots cessent d’être des signes alignés : ils deviennent des forces libérées

La phrase respire

   sp;                     La phrase mord

                                               La phrase mord

Et soudain, le silence autour n’est plus absence, mais tension

Le public ne reçoit plus un sens : il reçoit un impact

La parole incarnée ne cherche pas l’adhésion ; elle cherche la secousse

Elle veut déranger l’ordre intérieur, faire vaciller les certitudes, réveiller

ce qui dort sous la peau

Car lire à voix haute, dans cette perspective, est rendre au langage son corps perdu. Rappeler que le mot “chair” a de la chair

que le mot “douleur” peut faire mal

que le mot “feu” peut brûler

C’est rendre au verbe sa nécessité vitale,

viscérale

La parole incarnée est une insurrection du souffle

Un soulèvement de la gorge

Un corps qui parle parce qu’il ne peut plus se taire

Et quand elle advient vraiment, la lecture à voix haute laisse une trace

— non dans la mémoire, mais dans les nerfs

C’est, le sang tambour battant dans les veines du langage

Pour pousser dans la nef, ébranlant le bateau renversé du ciel, la flèche et la proue du texte que la mer écrite des mots fait revivre

Il arrive parfois, que cette lumière

creuse sous la blessure

du poème,

comme une révélation sans Dieu

et sans consolation

Une blessure

qui apprend à brûler

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