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Je viens d’achever la lecture de « La Traversée de l’innommable » de Leo Zelada. Je vous livre une lecture personnelle de ce beau recueil poétique.

Avec « La Traversée de l’innommable », Un périple de la ville vers le chamanisme, la spiritualité ancestrale inca et la voie des étoiles, Leo Zelada livre une œuvre hybride, à la fois récit initiatique, journal d’exil, recueil poétique et manifeste spirituel. Traduit de l’espagnol par Jérémi Doucet et publié aux Éditions Unicité, l’ouvrage s’inscrit dans une littérature de la traversée ; traversée géographique, historique, linguistique et ontologique.


Structuré en « portes » qui constituent autant de seuils à franchir, le livre emprunte explicitement au symbolisme initiatique. Chaque porte marque un seuil de conscience ; de l’introduction érudite à la poésie inca jusqu’à l’épure finale des poèmes cosmiques, le lecteur est invité à suivre un mouvement de dépouillement progressif. La forme elle-même résiste aux classifications : prose autobiographique, fragments poétiques, prières, chants, haïkus andins, dialogues sapientiaux et visions s’entrelacent sans hiérarchie apparente.


Ce refus des genres clos est déjà un geste politique et poétique. Zelada ne raconte pas simplement une histoire, mais reconstitue une cosmovision éclatée par la conquête, l’exil et la modernité occidentale.
Au cœur du livre se trouve une question centrale : comment hériter d’une lignée brisée ? La mémoire de Tupaj Amaru, figure martyre de la résistance inca, hante le texte comme une blessure jamais refermée. Cette douleur historique n’est pas traitée de manière spectaculaire : elle affleure dans les silences, les répétitions, les invocations aux ancêtres et aux divinités cosmiques.


La relation au père est l’un des axes les plus bouleversants du livre. Zelada écrit depuis un double héritage, celui de la langue coloniale, l’espagnol, et ici le français de la traduction, et celui du runa simi, la « langue de l’homme ». Cette tension linguistique traverse l’ouvrage, et écrire devient un acte paradoxal et subversif, à la fois trahison et fidélité à une mémoire ancestrale irréductible.


L’un des mérites majeurs de La Traversée de l’innommable est d’éviter l’écueil de l’exotisme. La spiritualité inca n’est jamais présentée comme un décor mystique ou un produit de consommation New Age, critique que l’auteur formule explicitement. Elle apparaît au contraire comme une pratique quotidienne, incarnée, profondément éthique.


Les figures du chaman, de l’homme ou de la femme sacrés, sont désacralisées au sens occidental du terme : pas de temples, pas de hiérarchie, pas de dogme, mais une attention constante à la Terre-Mère, aux cycles naturels et aux ancêtres. La poésie devient alors un prolongement naturel de cette sagesse : non pas un savoir abstrait, mais une forme de connaissance vécue.


Une autre grande force du livre réside dans sa capacité à faire dialoguer les espaces. Paris, Madrid, Belleville, le canal Saint-Martin ou le Pont Royal ne sont pas opposés aux Andes ou à Machu Picchu ; ils sont traversés par les mêmes forces cosmiques. Les lucioles remplacent les étoiles, la Seine devient une voie initiatique, la ville un lieu de transmutation.


L’exil n’est jamais seulement géographique, il est existentiel. Leo Zelada décrit un sentiment d’étrangeté radicale au monde moderne, à ses bruits, ses gestes mécaniques, ses faux dialogues. Face à cette saturation, le silence devient une forme de résistance. Lorsque le son disparaît, une autre musique, cosmique et implicite, se révèle.


À mesure que l’on avance vers la quatrième porte, l’écriture se dépouille. Les poèmes deviennent plus courts, plus méditatifs, proches du haïku ou de la sentence. Les poèmes cosmiques, Voie lactée, Quasar, Croix du Sud, ne cherchent pas l’effet lyrique. Ils proposent une sagesse de la présence, une attention aiguë à l’infime et à l’immense. L’éternité n’est plus un absolu métaphysique, elle se loge dans la « plénitude de l’instant ».


La Traversée de l’innommable est un livre exigeant, parfois déroutant, qui demande au lecteur de ralentir, d’accepter l’opacité et le fragment. Mais cette exigence est précisément ce qui en fait la force. À l’heure où les spiritualités sont souvent marchandisées ou vidées de leur histoire, Leo Zelada propose une parole incarnée, traversée par la mémoire, la perte et la fidélité.


Ce livre n’est ni un manuel spirituel, ni un simple recueil de poèmes mais un acte de transmission. Une tentative de faire résonner, dans la langue de l’exil, une sagesse millénaire qui refuse de disparaître. Traverser l’innommable, ici, ce n’est pas le nommer, c’est apprendre à l’habiter.

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Extraits de l’oeuvre :

La traductrice :

Catherine Lemire accompagne très souvent son écriture poétique d’une démarche artistique, à travers de nombreuses collaborations avec peintres et sculpteurs, par la création de livres d’artistes et des expositions.
Elle publie depuis 1992 des essais, des poèmes, des contes pour enfant. Les titres récents :
2019: Le Secret, L’Envol (recueils de poèmes, en collaboration avec l’ artiste Guy Chamoux)
2020: Sod, Tsippor (livre d’artiste en collaboration avec l’artiste Albert Woda)
2021: La symbolique du Tsitsit (essai)
2022: Le prophète Jonas dans le judaïsme (essai)
2023: L’échelle de Jacob (essai)
2023: Les lèvres volées (nouvelles, en cours de publication; en collaboration avec Alain Bar)
2023: Voulez-vous danser avec moi? (recueil de poèmes; en cours).

Par ailleurs, elle enseigne les Lettres et dirige des ateliers d’écriture créative. Elle participe régulièrement au Salon du Livre à part de la ville de Saint-Mandé et est présente au Marché de la poésie.