.
J’ai rencontré Marie Bertrand à Sète, où j’étais présente à l’occasion d’un événement littéraire auquel participait mon éditeur : Damnatio Memoriae, mon livre autour de la perte de mémoire, figurait sur son stand. Notre échange autour du recueil de Marie a fait surgir des questions qui nous touchent toutes deux : la fragilité humaine, la mémoire, le deuil, la possibilité de continuer à vivre et à écrire malgré la perte. Cet entretien est né de cette rencontre, de nos sensibilités parfois proches, parfois différentes, et de ce que la poésie permet de mettre en partage.
.
Pour Embarquement poétique, j’aimerais revenir sur votre travail, vos sources d’inspiration et votre parcours d’écriture.
.
Trois rencontres fondatrices
.
« C’est un chant de longue date » : Ce recueil a mûri à partir de trois rencontres :
Il y a 25 ans, au cours d’un séminaire de psychanalyse, je découvre le travail de Marie Balmary autour de la Genèse dans la Bible. Fervente praticienne de la lecture à plusieurs, elle a travaillé avec de nombreux psychanalystes. Ayant appris l’hébreu et le grec ancien, elle fait une relecture des textes bibliques avec son point de vue de femme. L’injonction de Dieu à Abram « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père » traduite par Marie Balmary : « va vers toi ». En tant que psychologue, cela m’intéresse.
Une deuxième rencontre importante au cours de ce séminaire : il s’agit de la lecture d’un recueil de Pascal Riou, poète et écrivain. Je ne connaissais pas la poésie contemporaine, je découvre une parole hors champ
Plus tard, une troisième rencontre avec une femme qui sculpte.
.Sculptrice me paraît un très beau mot.
Oui c’est vrai, vous avez raison.
L’œuvre de Claire Schmid me touche. Elle a été source d’inspiration. Je découvre au cours d’une exposition, puis dans son atelier ses sculptures en terre cuite et en bronze. Ce sont les sculptures en terre cuite qui vont me fasciner, elles sont là, une centaine ou davantage et c’est un peuple, peut-être sont-ils les premiers hommes, peut-être portent-ils la faille de l’origine. Ils sont nus, avec de grands pieds, de grandes mains, robustes, puissants, poreux et vulnérables. Ils semblent venir de loin, sortis du magma, du chaos ou de l’informe, ou bien plantés sur leurs racines. Ils marchent, luttent, empoignent le réel, se livrent à l’ouvrage de vivre…
C’est ce qui m’a beaucoup frappée : on a l’impression d’une traversée du temps, depuis l’origine jusqu’à aujourd’hui. Moi je travaille à rebours ; je creuse vers le passé, vers les strates les plus anciennes.
Votre impression d’une traversée du temps depuis l’origine me paraît très juste. Je suis partie des premiers hommes, tout se mettait en place. Les mots me conduisaient, quelque chose apparaissait peu à peu au fil de l’écriture. Je m’en rends compte aujourd’hui.
.
Comment naît l’écriture
.
Je crois que c’est précisément cela, la véritable écriture. On part d’une sensation, d’une émotion, d’une image, puis c’est elle qui nous emmène là où nous ne savions pas aller. On ne découvre réellement ce que l’on écrivait qu’une fois le texte achevé. Ensuite seulement, on comprend que tout était déjà là, en train de se construire.
C’est exactement cela. Le premier jet d’écriture échappe au contrôle. Les mots m’appellent, me sollicitent. Parfois la nuit, les mots me réveillent et des phrases viennent entières. Les mots… je ne sais pas où ils vont, ils me conduisent là où je ne sais. Ensuite, bien sûr, il y a un travail de reprise. J’ajoute, j’enlève, je corrige.
Cela démarre toujours par un manque de maîtrise puis j’essaie de reprendre les rênes.
Oui, mais l’élan premier, cette parole initiale, arrive d’un seul coup.
C’est comme si l’on travaillait sur l’envers d’une tapisserie. Peu à peu, le dessin apparaît. Il y a une part de surprise. Ensuite vient le moment où il faut regarder ce qui est arrivé là, comprendre ce qui est advenu. Dans ce recueil, j’ai beaucoup travaillé à enlever des mots. Je cherchais une très grande économie de langage, jusqu’à ne garder que ce qui m’apparaissait essentiel.
Il y a donc eu ces trois rencontres fondatrices : Marie Balmary, Pascal Riou et la sculptrice, Claire Schmid.
.
Les trois mouvements du livre
.
Dans ce livre, il y a trois parties.
On sent en effet qu’il y est question de transmission, de naissance à soi-même.
Oui, une vie pour naître, aimer et mourir.
Nous sommes debout sur une lignée humaine. Nous portons quelque chose de plus grand que nous et c’est très mystérieux.Il y a des rencontres essentielles qui comptent dans une vie, ce sont celles qui nous rendent plus vivant.
La deuxième partie est consacrée à l’amour, au mystère de ce lien. Il évoque la confiance « dans les mains vécues ensemble, la confiance se répond »
En vous lisant, j’ai pensé, un instant, à Camille Claudel. Non pas pour une parenté esthétique, mais à cause de cette humanité très dense qui se dégage de vos figures. Est-ce une référence pour vous ?
En écrivant, je n’ai pas pensé à Camille Claudel, mais il est tout à fait juste : ce recueil parle de la fragilité humaine, de sa vulnérabilité.
J’ai exercé un travail de psychologue. Il y a ma fragilité, celle que j’ai ressentie à travers les personnes que j’ai rencontrées et cette sueur commune qui émane de nous au cours des épreuves d’une vie.
Nous sommes « de sève et de cendre confondus », balayés d’ombre et de lumière, occupés au labour. C’est parfois vertigineux. C’est un chemin vers soi-même. Nous sommes à la fois très fragiles et très puissants. Nous avançons avec nos faiblesses, mais aussi avec notre capacité à continuer.
J’ai l’impression que votre livre est traversé par une tension permanente entre l’ombre et la lumière.
Oui, c’est vrai, il y a comme une bataille entre l’ombre et la lumière.
Je ne l’avais pas formulé ainsi, mais c’est ce que j’ai ressenti. Dans ma propre écriture aussi, il existe ce passage continuel de l’ombre vers la lumière. L’une engendre l’autre. C’est peut-être cette dynamique que j’ai retrouvée dans votre livre.
C’est un voyage.
En vous lisant, j’avais vraiment le sentiment d’accompagner quelqu’un qui marche. Moi-même, lorsque je vais un peu loin, je prends une canne : je ne sais jamais à quel moment mon genou ou mon pied vont me faire défaut.
Au fond, nous nous aidons mutuellement.
.
Deuil, tendresse et espérance
.
Ensuite vient la troisième partie. Dominique Sierra évoque, dans sa préface, cette femme qui marche, dont on ne saura presque rien sinon qu’elle avance et accueille la beauté du monde : une silhouette se détache, une présence se dessine.
Dans la troisième partie : La mort de ma marraine. Je l’aimais profondément, elle a joué un grand rôle dans ma vie.
Au tout dernier moment, je lui ai dit : Je resterai auprès de toi jusqu’à ce que tu guérisses. Elle a fait un geste avec la main, comme un oui. Elle était croyante, j’ai récité le « Notre Père ».
Il n’y avait « … plus d’issue de secours … plus d’escale »
Un seuil … où disparaître… dans le néant… « dans le lieu d’avant la vie où l’invisible a pris racines »… ou bien « la naissance mystérieuse aimantée à la lumière qui ne finit pas… » l’impensable lumière… « si grand le mystère qu’enlace le silence ».
Ce qui est frappant, c’est que quitter la vie est sans doute un apprentissage, tout comme apprendre à vivre. Les deux parcours se répondent.
Oui. C’est très lourd de douleur, mais derrière cette douleur, il y a, pour moi, une espérance.
Je dois vous dire que je ne l’ai pas lu ainsi. Je n’ai pas ressenti cette légèreté. J’ai surtout perçu la douleur, la difficulté. Peut-être est-ce aussi ma sensibilité, naturellement portée vers une lecture plus mélancolique.
je le comprends.En même temps l’écriture a été pour moi une forme de libération.
Je comprends. Après la mort de mon mari, j’ai moi aussi écrit un texte très sombre. L’écriture ne supprimait pas la douleur, mais elle permettait de la déposer, de lui donner une forme.
Oui. On avance dans les mots. On dépose.
Cette tendresse ne disparaît pas avec la mort. C’est peut-être cela qui est difficile à comprendre : quelque chose continue. Si l’on accepte l’idée que nous appartenons à un cycle plus vaste, cette présence demeure autrement. Je suis peut-être en train de donner à votre livre une dimension métaphysique plus forte encore que celle que vous aviez consciemment voulue…
Peut-être…
Il est vrai que j’ai effectué un chemin spirituel. Baptisée, je m’étais éloignée de la religion. Le travail de Marie Balmary sur les textes bibliques m’a permis de m’en rapprocher autrement.
Par ailleurs, il y a quelques années, j’ai initié un groupe de réflexion qui a travaillé pendant une année sur le livre de Marie Balmary : « La divine origine ».
.
Une vie d’écriture
.
Avant la poésie, vous écriviez déjà ?
J’ai écrit parfois des articles dans des journaux, lorsque j’étais remuée intérieurement par des événements.
Ces dernières années, j’ai travaillé dans un institut qui recevait des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Après ma retraite, j’ai écrit une pièce de théâtre : « Dans ma tête, il y a des moutons qui font des fugues ». Elle reste dans un fond de tiroir.
J’ai aussi écrit des contes. D’autres ne sont pas écrits, je les raconte simplement à mes petits-enfants.Un jour, l’une de mes petites-filles m’a demandé : « Mais tu as écrit, ces histoires ? » Je lui ai répondu que non. Une autre a rajouté : « Elles ne s’arrêteront pas ces histoires, parce que ce sera à nous de les raconter ».
Merveille est l’enfance…
J’ai également animé des émissions de radio.
Et puis nous avons un groupe de personnes amoureux de poésie et qui se réunit chaque mois. Chacun anime une soirée en présentant un auteur.
J’ai notamment consacré des soirées à Régis Lefort, à Patrick Laupin, à Bernard Noël, mais aussi à Hugo Mujica.
Je ne connais pas Hugo Mujica.
C’est un ancien moine trappiste qui a vécu sept ans dans un monastère dans le vœu de silence. C’est là qu’il a commencé à écrire. Il écrit avec une très grande simplicité, une grande pureté.
Si je résume votre parcours : la radio, les contes, une pièce de théâtre, puis ce premier livre de poésie…
J’ai commencé à écrire de la poésie il y a vingt-cinq ans environ. Très vite, j’ai envoyé quelques textes à des revues. J’ai même reçu un prix de poésie à Paris. C’était un encouragement. Puis je n’ai plus rien envoyé. J’ai continué à écrire comme dans le sable…
Depuis quelques mois, en revanche, j’écris énormément, chaque jour ou plutôt chaque nuit.
Oui, je connais cela. L’écriture connaît aussi des périodes de retrait. Il faut parfois retrouver du temps et un espace intérieur.
Pourtant, même lorsqu’on n’écrit pas, rien n’est perdu. Les choses continuent à mûrir à l’intérieur. C’est comme un terreau. Les mots restent là, silencieusement, jusqu’au moment où ils trouvent leur forme.
Oui. Cette image du terreau me parle beaucoup.
Voulez-vous que je vous lise quelques textes du nouveau recueil ?
Avec plaisir. Ce sera l’objet d’une prochaine publication. Merci de cet échange.
*

