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composition générée par IA

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Je n’ai rien dit sur l’affaire Thélyson Orélien parce que je n’avais rien de plus à dire que ce qu’on lisait partout. Elle m’a néanmoins tout de suite inspiré une réflexion qui la relativise un peu, c’est que la malhonnêteté en matière d’édition ne date pas d’hier. Quiconque travaille dans l’édition depuis aussi longtemps que moi sait très bien que beaucoup de succès de librairie sont des textes fabriqués sur commande, écrits par d’autres que par les auteurs qui les signent. C’est toute une petite industrie du mensonge qui fonctionne toujours très bien. Il y a une omerta à ce sujet, et le contrat qui lie « l’écrivain fantôme » (comme on dit en anglais) avec l’éditeur et l’auteur pour qui il travaille implique de sa part un complet silence. Il aurait trop à perdre à le rompre. Mais tout se sait, dans le petit milieu de l’édition. Je pourrais citer un auteur qui avait deux « collaborateurs » différents selon l’éditeur chez qui il publiait,

puisqu’il alternait les publications dans deux grandes maisons, et les deux moitiés de son « œuvre » n’avaient aucune parenté stylistique entre elles. Mais tout le monde n’y voyait que du feu. Dan Franck, qui a gagné sa vie en écrivant pour les autres avant de gagner le droit de publier ses propres livres avec succès, a raconté des choses à mourir de rire à ce sujet. Et ça ne date pas d’hier : Colette a décrit les méthodes de son mari, Willy, de manière tout à fait éloquente. Entre les différentes plumes rémunérées (assez mal) par Willy, s’était même créée une sorte de solidarité, de complicité que Colette montre à l’œuvre de façon très amusante, quoique grinçante. Quiconque lit ces pages de Colette en croyant qu’elle décrit une époque révolue serait bien naïf ! Ça n’a jamais cessé depuis lors.

Ces méthodes se justifient par le fait que le livre est un produit, et par une excuse qu’on a beaucoup entendue à propos d’Orélien : si le

livre est bon, peu importe qui l’a écrit. « Bon » ne signifie absolument pas qu’il s’agit d’une œuvre littéraire mais qu’on passe un moment agréable ou instructif en la lisant. J’ai moi-même gagné de l’argent dans ma jeunesse en prêtant (en louant) ma plume à d’autres, toutefois jamais pour des textes de fiction, seulement pour des essais. Après tout, cela fait partie de l’apprentissage. Et puis il fallait bien que je gagne ma vie, et j’y trouvais mon compte. Écrire un roman pour quelqu’un qui l’aurait publié sous son nom, je crois que je ne l’aurais pas pu, mais j’ai eu la chance de pouvoir assez vite gagner ma vie comme traducteur. Sinon j’en serais sûrement venu à cette extrémité.

Ma première réaction a été de me dire, à propos du recours à l’intelligence artificielle pour écrire un roman, qu’après tout ce n’était moralement pas pire que de se faire « aider » par quelqu’un qu’on paie. Vous voyez que j’évite, vu le contexte,

d’employer le mot qu’on a longtemps employé : mais il disait assez crûment que Willy et tant d’autres étaient des esclavagistes. Au moins la machine n’a pas de sentiment, elle n’a rien mis d’elle-même dans son travail de rédaction, elle livre le produit qu’on lui demande. Il suffit simplement de comprendre que c’est un produit, et que la littérature n’a strictement rien à voir avec ça. Il s’agit de mettre en vente un livre rentable. Pas de publier une œuvre. J’en ai beaucoup plus voulu à Orélien de ses plagiats : le plagiat est une chose inadmissible. Le non-auteur a bien été obligé de reconnaître ses fautes nombreuses en la matière mais, en le faisant dans son communiqué du 13 octobre à l’AFP, il affirmait encore que son livre était son enfant, la chair de sa chair, qu’il était victime d’une calomnie raciste, qu’il avait tout mis de lui-même dans son texte. Moins d’une semaine plus tard, l’éditeur canadien qui a lancé l’ouvrage

le premier reconnaît qu’il s’agit effectivement très largement d’une fabrication par IA, et que le contrat de confiance entre lui et l’auteur est donc rompu. Ce qui se passe là est nouveau : on n’a jamais révélé les noms des auteurs qui font écrire leurs livres par d’autres. C’est aussi qu’il était très difficile de le prouver. Avec l’IA, au contraire, la machine laisse manifestement des traces que certains logiciels (et ils se perfectionneront) peuvent repérer. Bientôt, tout le monde pourra vérifier, vérifiera, inévitablement. Au fond, ce sera plutôt sain, non ?

En outre, il est intéressant de constater que le livre a continué de caracoler en tête des ventes (combien de temps cela durera-t-il désormais ? ). Beaucoup de lecteurs ont déclaré qu’ils avaient pris de l’intérêt à ce livre et qu’après tout, savoir qui en est au juste l’auteur véritable ne leur importe pas tant que ça… On ne peut leur donner tort. C’est leur droit souverain.

En réalité, ce qui ne leur importe pas, c’est la littérature. Et c’est tout à fait normal, il n’y a aucune raison de le leur reprocher. Ce n’est pas du mépris de le dire. C’est de la lucidité. La littérature est une affaire qui concerne très peu de gens. Le succès qui vient parfois à une œuvre véritablement littéraire n’est qu’un heureux accident, qui reste rare. Ce que voulait Thélyson Orélien, comme tant de gens qui écrivent, c’était être célèbre, gagner de l’argent, passer à la télé. Un véritable écrivain ne souhaite rien de tout ça. Je me souviens de Louis-René des Forêts sortant du Mercure de France où on venait de lui apprendre qu’ « Ostinato », son ultime chef-d’oeuvre, avait dépassé les 10 000 exemplaires vendus, et murmurant d’un ton désolé : « C’est un immense, un effroyable malentendu. » Voilà le véritable écrivain.

Avoir le sens et la passion de la littérature est une chose rarissime. Elle ne devrait pas l’être, mais elle l’est. L’affaire Orélien ne peut troubler que ceux qui ne l’ont pas. D’autres auteurs auront sûrement recours à l’IA de façon plus ouverte, sans le nier comme l’a fait maladroitement Orélien. Ils s’en vanteront, même, sans doute, comme d’une performance technique (savoir rédiger un « prompt » est une compétence comme une autre, mais la littérature, encore une fois, n’y joue aucun rôle).

Ce que l’IA apporte au fond, c’est qu’il ne sera plus possible de nier que les livres qu’elle produit soient… des produits. La pire escroquerie en la matière, à part les plagiats dont la révélation a ruiné la réputation du jeune auteur qu’on présentait comme la révélation de la rentrée, ça a donc été de faire croire qu’il s’agissait de littérature. Il n’en est rien. On a parfaitement le droit de prendre du plaisir à des textes qui ne sont pas littéraires. Mais faire passer des vessies pour des lanternes, si c’est vieux comme le monde, ce n’est pas excusable pour autant.

Et maintenant, revenons à nos moutons littéraires, de toutes les couleurs et de toutes laines, mais qui ne broutent pas de l’herbe artificielle.