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Les pages dont se compose Alcyonia1 sont portées par une question essentielle qui ne parvient jamais à s’énoncer. Demeurant indicible, ce qui demande de toute force à être dit s’enracine durablement, solidement, dans le silence. Le père s’y acharne à mettre en mots ce qui frappe à sa conscience, des phrases prennent forme. Mais cette poussée fondamentale semble prise dans les ronces de l’inconscient. Et pour cause : « La Question est la métaphore de notre non-inhumaine condition2. » Échouer à la faire advenir à la lumière serait-il la fatalité du Verbe ?

Le plus ultime s’apparente pourtant à cette vaste et authentique déclaration d’un indéfectible amour, tout autant maternel que paternel. On sent la vivante présence du lien indestructible qui relie le père et le fils. Cette omniprésence est la lumière quotidienne : « L’écrire et s’y engager, répondre à l’appel3 ». Nous sentons que l’acte d’écrire est pour l’écrivain la mise en mouvement de cette question qu’il s’agit d’exprimer d’une manière suffisamment « claire et distincte », eût dit Descartes, pour que lui-même, Yannick Fassier, puisse offrir à son enfant une vie libre. Vie aimante et réussie. Permettant un amour réciproque à vie. Cela nécessite de fonder sur des bases solides : « Je pars des signes sommeillant dans l’obscurité. Et je chemine ainsi jusqu’à la clarté du vers4 ».

Le don auquel veut parvenir le père tout à fait lucide n’est jamais celui des chaînes. La nécessité est ici l’antithèse absolue de toutes les fatalités : « Si cette nécessité fait lien, c’est qu’elle libère5 » dit superbement Yannick Fassier.

Cette nécessité libératrice se double d’une transcendance lumineuse et réciproque. En effet, le père sent émerger en lui, à travers la puissance du regard plein d’innocence, de son fils6, une certitude nouvelle d’être au monde. Ce regard constitue une expérience existentielle de reconnaissance. Il ne s’agit pas seulement d’être vu, mais d’éprouver son existence comme ayant une présence et une valeur pour un autre être. Nous y distinguerons plusieurs dimensions. Ce regard, par sa naïveté même, dévoile une authentique révélation de l’existence. Avant même le langage, cet enfant regarde son père avec une intensité qui n’est pas encore médiatisée par les conventions sociales. C’est un regard direct, confiant, émerveillé. Le père découvre alors qu’il existe non seulement pour lui-même, mais dans la conscience d’un autre. Nous pouvons renforcer cette expérience d’une si belle intensité, dite par Yannick Fassier, de celle du philosophe Martin Buber pour qui le « je » ne se constitue pleinement que dans la relation au « tu ». Le regard de l’enfant fait ainsi accéder le père à une forme de présence plus pleine à lui-même.

À cela s’ajoute qu’il s’agit d’une reconnaissance inconditionnelle. Contrairement au regard social, qui évalue ou juge, le regard du jeune enfant est généralement dépourvu d’arrière-pensée. Il accueille avant de mesurer. Le père éprouve une certitude simple que nous pourrions verbaliser ainsi : « je suis là, et ma présence compte ». Cette reconnaissance ne dépend ni de la réussite, ni du statut, ni de la performance. Ainsi, lorsque son fils joue et, en même temps, regarde son père, une plénitude s’exprime, qui fait signe également vers la transmission de l’être. Le regard du fils rappelle aussi au père qu’il est devenu source de vie. À travers cet enfant, quelque chose de lui-même continue dans le temps. Cette expérience peut produire un sentiment très profond d’inscription dans le monde : le père n’est plus seulement un individu isolé, mais un maillon d’une histoire humaine.

Difficile également, comme le dit Yannick Fassier, de n’y pas voir une confirmation charnelle de la réalité. Le regard d’un enfant possède souvent une intensité qui suspend le temps. Beaucoup de parents décrivent ces instants comme des moments où tout paraît évident. Cette évidence n’est pas intellectuelle ; elle est vécue. Le père ne démontre pas qu’il existe : il en fait l’expérience. En ce sens, le regard de l’enfant agit presque comme une révélation. Le philosophe Maurice Merleau-Ponty insistait sur le fait que notre rapport au monde est d’abord incarné. Le regard de l’enfant fait éprouver cette présence incarnée avant toute réflexion.

Enfin, comme un immense fil rouge qui traverse tout Alcyonia, ce fils est l’incarnation d’une immense responsabilité, héritage qui donne consistance à l’existence7. Ce regard du fils est un appel silencieux qui signifie que les trois existences, celle du père, de la mère du fils, seront unies pour la vie. Sur ce point, la réflexion de Emmanuel Levinas peut entrer en résonance avec celle de Yannick Fassier : la rencontre de l’autre fait naître une responsabilité qui constitue profondément le sujet. Peut-être est-ce là ce qui, tout au long de ces pages, frappe à la conscience et revient inlassablement : « Et c’est précisément là que cette question s’est imposée à moi : ˵Que vais-je donc bien pouvoir en faire ?˶ La Question, encore et toujours, Elle, s’est manifestée une fois de plus. La Question qui, même si Elle ne dit pas toujours sa présence, c’est-à-dire le faisant pour chacun de nous seulement par intermittence, n’en est pas moins constamment à l’œuvre dans l’existence. […] En fait, cette question-là valait avant tout pour moi. Car ce que j’avais alors à l’esprit, c’était plutôt de me demander ce que j’allais faire pour toi. Cette question-là m’interrogeait en fait profondément sur ce que j’allais bien pouvoir faire de mon rôle de père8. »

Révélation en même temps qu’immense et jubilatoire responsabilité, l’union indestructible que le père, la mère et le fils fondent au sein de la famille rejoint une intuition présente chez Gabriel Marcel : la certitude la plus profonde de l’existence ne vient pas d’un raisonnement, mais de l’expérience de la présence et de la communion avec autrui. Le regard de l’enfant devient alors le lieu où le père se découvre non seulement vivant, mais pleinement présent au monde et à lui-même.

Il semble naturel de donner le mot de la fin à l’auteur lui-même, chez qui chaque mot porte l’empreinte d’un travail de l’âme : « Je veux seulement m’en tenir à ce que la philosophie m’a appris : la probité et la lucidité sans lesquelles nous ne pouvons vraiment penser. Envers toi, il n’est question que de cela9 ». Probité et lucidité : on comprend la passion de l’auteur pour le philosophe Nietzsche !

Notes :

  1. Yannick Fassier, Alcyonia ; Matrice § Machines III, Éditions Tarmac, mai 2026.
  2. P. 106.
  3. P. 19.
  4. P. 21.
  5. P. 155.
  6. Voir notamment les pages 39 et 40.
  7. Les pages 32-33 expriment cela.
  8. P. 34.
  9. P. 49.

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